Mé­tis­sages in­vi­sibles

Une iden­ti­té et des ori­gines plu­rielles à ré­con­ci­lier.

Le Délit - - Cahier Spécial - Sa­ra et no­ra fos­sat Le Dé­lit

Une pers­pec­tive phi­lo­so­phique

Le droit du sol ou le droit du sang sont dans la plu­part des états mo­dernes ce qui qua­li­fie ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment une na­tio­na­li­té, par­mi d’autres va­riables. Vivre quelque part, c’est y ap­par­te­nir, mais plus en­core, y gran­dir, c’est être pé­né­tré par la culture de cet en­droit. Ce­pen­dant culture et ori­gine ne sont pas des concepts sem­blables.

Les mi­no­ri­tés en savent quelque chose: la ques­tion iden­ti­taire est om­ni­pré­sente chez les fils et filles d’im­mi­grés. C’est le cas de la se­conde gé­né­ra­tion d’im­mi­grés magh­ré­bins en France, qui ont gran­di dans un contexte par­ti­cu­lier, pé­tris par l’école ré­pu­bli­caine fran­çaise, bien que des­cen­dants d’une culture orien­tale millé­naire. La culture semble ce­pen­dant ne pas pou­voir em­pié­ter sur l’ori­gine, cette der­nière se pra­ti­quant dans un cercle fa­mi­lial res­treint, tan­dis que la culture ap­par­tient au do­maine pu­blic.

Néan­moins, que se pas­set-il lorsque la culture pu­blique ou­tre­passe l’ori­gine — pas­sée aux ou­bliettes — et ne cor­res­pond pas à ce que nos pa­rents vou­laient pour nous? Que se passe-t-il lors­qu’on ne dif­fé­ren­cie plus ce qui nous ap­par­tient de ce qui nous a été ap­pris? En d’autres termes, com­ment se construire lors­qu’on vient d’une union mé­tis­sée pas­sée sous silence?

Une pers­pec­tive cultu­relle

À la ques­tion «d’où viens-tu?», la ré­ponse s’avère être un pro­blème pour beau­coup: ceux aux cultures doubles, qua­druples, en conflit, en che­vau­che­ment, ou même en re­jet.ce­pen­dant, cette ques­tion est par­ti­cu­liè­re­ment dé­li­cate, pour les autres ou soi-même, lors­qu’elle est ra­re­ment po­sée. L’ori­gine peut être as­si­mi­lée à l’en­droit où l’on est né, où l’on a gran­di, d’où viennent nos pa­rents et fa­milles éten­dues. Sou­vent on la re­marque, ou du moins on pense la re­mar­quer car elle cor­res­pond à des codes qui lui sont propres, comme des signes ex­té­rieurs: la fa­çon de se vê­tir, de par­ler, ou le phy­sique, avec le fa­meux «dé­lit de fa­ciès». La cou­leur de peau ou les at­tri­buts phy­siques dif­fé­rents sont sou­vent à la source des ques­tion­ne­ments liés à l’ori­gine.

Gé­né­ra­le­ment, s’iden­ti­fier à telle ou telle com­mu­nau­té re­vient à en por­ter le far­deau, et/ou à pro­fi­ter des avan­tages que cette iden­ti­té sous-en­tend. Il est, par exemple, plu­tôt ori­gi­nal d’être d’ori­gine al­le­mande au Chi­li. On a en ef­fet plus ten­dance à écou­ter les té­moi­gnages de per­sonnes d’ori­gines dif­fé­rentes, voire par­fois hors du com­mun. Mais il est aus­si dif­fi­cile d’as­su­mer les pré­ju­gés et dis­cri­mi­na­tions liés à cette iden­ti­té.

Té­moi­gnage: s’iden­ti­fier, estce as­su­mer une iden­ti­té?

Ain­si, l’on se rend compte qu’il est dif­fi­cile d’as­su­mer so­cia­le­ment une iden­ti­té dont on n’a ni les avan­tages, ni les in­con­vé­nients. Je pense pou­voir pas­ser pour quel­qu’un de «blanc», alors que j’ai deux ori­gines: l’une fran­çaise, et l’autre arabe, dont une dif­fi­cile à por­ter dans le contexte ac­tuel, et ce par­ti­cu­liè­re­ment en Oc­ci­dent.on me pose ra­re­ment la ques­tion de mon ori­gine. La plu­part des gens pré­sument que je suis uni- que­ment d’ori­gine fran­çaise. J’ai en ef­fet phy­si­que­ment beau­coup pris du cô­té fran­çais de­puis des gé­né­ra­tions, de ma fa­mille.

Tou­te­fois, ma mère est née au Ko­weït, pays de la pé­nin­sule arabe. Elle est par la suite de­ve­nue fran­çaise. Je n’ai ain­si pas vrai­ment hé­ri­té de sa culture sur le plan phy­sique, ni de son iden­ti­té d’ori­gine dans mon édu­ca­tion in­tel­lec­tuelle.

Éle­vée dans la ban­lieue pa­ri­sienne et dans le même mi­lieu de­puis mon en­fance, j’ai long­temps fré­quen­té le même type de per­sonnes. J’ai éga­le­ment été da­van­tage in­fluen­cée par les va­leurs du mi­lieu où j’ai évo­lué et par l’éta­blis­se­ment pri­vé ca­tho­lique que j’ai fré- quen­té du­rant toute ma sco­la­ri­té. Beau­coup de per­sonnes dans mon en­tou­rage ne se sont ja­mais po­sées de ques­tion sur mes ori­gines. Pour eux, je ne pou­vais être autre chose que fran­çaise. Ce­la dé­coule de mon choix d’avoir évi­té de re­ven­di­quer ou d’af­fi­cher cette iden­ti­té. Au de­là d’une dis­si­mu­la­tion, il s’agis­sait peut-être aus­si d’un cer­tain dé­ni. Per­sonne ne me res­sem­blait vrai­ment, bien que j’ai connu une mi­no­ri­té de cas si­mi­laires au mien: des per­sonnes mé­tisses, ou ayant gran­di autre part. Je n’ai ja­mais par­lé, de fa­çon po­si­tive, de la culture de ma mère, ni de sa re­li­gion «d’ori­gine». Ce­la est sû­re­ment du au fait que j’ai été éle­vée sans suivre au­cun stan- dard cultu­rel tra­di­tion­nel. Ni fran­çais, ni arabe: nos pa­rents vou­laient leurs en­fants «ci­toyens du monde».

Une ré­con­ci­lia­tion phi­lo­so­phique et cultu­relle de l’iden­ti­té

L’im­por­tance d’une com­mu­nau­té, c’est pour­tant aus­si ce­la: don­ner un fon­de­ment à nos croyances, nos opinions, et orien­ta­tions po­li­tiques, fussent-elles bonnes ou non. Du moins, c’est de ce­la dont nous par­lons ici. Dans mon cas, ce fon­de­ment n’exis­tait pas, ou n’était que peu stable, dû au fait qu’on ne m’ait ja­mais fa­mi­lia­ri­sé avec quelque ori­gine que ce soit. Pou­vais-je re­ven­di­quer les stan­dards fran­çais comme étant les miens? Il me sem­blait tou­jours man­quer de lé­gi­ti­mi­té. Les codes cultu­rels et so­ciaux orien­taux ne me conve­naient ce­pen­dant pas non plus, car je n’en sa­vais, et n’en sait tou­jours, après tout, rien, à part l’éti­quette que lui don­nait la so­cié­té. De fait, com­ment était-il pos­sible pour moi d’in­té­rio­ri­ser et de re­ven­di­quer une culture qui ne fai­sait pas par­tie de mon iden­ti­té, fût-elle so­ciale ou phy­sique?

Le phy­sique et le non-dit comptent beau­coup dans le re­pé­rage de pairs. Je ne me suis ja­mais sen­tie faire par­tie d’un groupe com­mu­nau­taire, ou lé­gi­time, lorsque j’étais ex­clu­si­ve­ment en­tou­rée de Fran­çais ap­par­te­nant au mo­dèle «ch­ré­tien-conser­va­teur» qui avaient tous le même sché­ma de vie, qui n’était pas le mien. À sa­voir, des grands-pa­rents en Bretagne, une mai­son en Nor­man­die, des re­pas de fa­mille le di­manche, des fêtes et di­ners chez des amis éloi­gnés de la fa­mille. Je n’avais pas ce­la, ni de re­pères va­lides pour so­cia­li­ser en leur nom.

Je me sou­viens que je n’ar­ri­vais pas à me clas­ser lorsque j’ap­pre­nais le sché­ma bour­dieu­sien des classes et pra­tiques so­ciales, ce en pré­pa Sciences Po, royaume de ces jeunes de CSP+ fran­co-fran­çaises, chré­tiennes et conser­va­trices. Être in­clas­sable, in­iden­ti­fiable, c’est ce que j’ai per­son­nel­le­ment res­sen­ti une grande par­tie de ma vie en France. Ce­pen­dant, en par­tant pour le Qué­bec et en ren­con­trant des per­sonnes d’ori­gines di­verses et va­riées, grâce aux taux de mixi­té hors du com­mun à Mc­gill, j’ai re­mis en pers­pec­tive ma si­tua­tion. J’ai com­pris que beau­coup de gens de mon âge avaient sou­vent des si­tua­tions plus com­plexes. Cer­tains vi­vaient au quo­ti­dien le fait d’être une mi­no­ri­té vi­sible dans leur pays d’ori­gine, à souf­frir du ra­cisme la­tent. Je me suis dit que j’avais de la chance. De la chance parce que je n’ai ja­mais eu à faire face à des dis­cri­mi­na­tions pour une iden­ti­té que je n’ai tou­te­fois ja­mais ré­cla­mée. On ne choi­sit pas sa fa­mille dit-on, mais j’ai dé­cou­vert que l’on pou­vait dé­ci­der de qui l’on vou­lait être. x

« Com­ment était-il pos­sible pour moi d’in­té­rio­ri­ser et de re­ven­di­quer une culture qui ne fai­sait pas par­tie de mon iden­ti­té, fût-elle so­ciale ou phy­sique? »

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