So­li­tudes et si­mi­li­tudes

Re­tour sur l’oeuvre de Kol­tès et son ana­lyse des re­la­tions hu­maines.

Le Délit - - Culture - Ma­rie-hé­lène Per­ron

Après La nuit juste avant les fo­rêts en 2013, Bri­gitte Haent­jens re­vient sur la scène mon­tréa­laise avec la mise en scène d’un se­cond texte de l’au­teur fran­çais Ber­nard-ma­rie Kol­tès. Dans la so­li­tude des champs de co­ton est une pièce étrange au texte dense qui pré­sente, dans une at­mo­sphère lu­gubre, la ren­contre d’un ache­teur et d’un dea­ler.

Confron­ta­tion et dua­li­té

À son ar­ri­vée, le spec­ta­teur voit de­vant ses yeux se le­ver la cage qui clô­ture les gra­dins où il s’as­sié­ra. Le dis­po­si­tif bi-fron­tal donne à la scène une allure de ring, et ce choix scé­nique est im­mé­dia­te­ment ré­vé­la­teur de la ligne di­rec­trice se­lon la­quelle se­ra abor­dé le texte. Tout dans la pièce est pla­cé sous l’angle de la dua­li­té et de l’op­po­si­tion.

Deux per­son­nages, aux mo­ti­va­tions contraires et com­plé­men­taires, se confrontent à tra­vers des ti­rades équi­li­brées, de du­rée presque tou­jours égale, dans une langue sou­te­nue qui n’est pas sans rap­pe­ler celle du théâtre clas­sique. On qua­li­fie l’oeuvre de Kol­tès de «théâtre lit­té­raire», et si nous éprou­vons d’abord une cer­taine dif­fi­cul­té à pé­né­trer dans cet uni­vers por­té par les mots, ra­pi­de­ment le rythme du dis­cours se fait fa­mi­lier. Ain­si est of­ferte la pos­si­bi­li­té de com­prendre le sens qua­si-her­mé­tique de toutes les mé­ta­phores et sub­ti­li­tés du texte. Ce­pen­dant, même si la per­for­mance de Sé­bas­tien Pi­card reste louable, son élo­cu­tion em­pêche la bonne com­pré­hen­sion du texte à cer­tains mo­ments.

À toutes les fio­ri­tures du dis­cours s’op­pose la scène, vide et dé­pouillée de tout élé­ment de dé­cor et sobre dans la scé­no­gra­phie et les cos­tumes. La langue que par­tagent les deux per­son­nages, signe de leur humanité com­mune, s’af­fronte à des mou­ve­ments presque bes­tiaux dé­con­cer­tants, qui mettent en re­lief l’ani­ma­li­té de la ren­contre avec l’autre. Les ten­ta­tives de fa­mi­lia­ri­té se heurtent au dé­sir de so­li­tude, comme l’offre se heurte à la de­mande et le dé­sir se heurte au re­jet lorsque l’al­té­ri­té se fait trop grande pour per­mettre la com­pré­hen­sion.

Ces op­po­si­tions tâchent du­re­ment de se main­te­nir en équi­libre. Ce­lui-ci est sans sur­prise pré­caire, in­stable, et ren­ferme à lui-seul toute la ten­sion qui sous-tend la pièce. Ten­sion qui ne se re­lâche ja­mais, sur­tout pas chez les deux ac­teurs, et qui in­suffle à l’at­mo­sphère une éner­gie lourde, étouf­fante et réus­sie.

Le pro­blème du dé­sir

C’est sans mise en contexte que la pièce dé­bute. Si en li­sant préa­la­ble­ment la pré­sen­ta­tion four­nie, on com­prend ai­sé­ment que la drogue est l’ob­jet du mar­chan­dage entre le ven­deur et l’ache­teur, c’est peut-être se li­mi­ter dans l’in­ter­pré­ta­tion des en­jeux que de s’im­po­ser la ma­té­ria­li­té d’une telle mar­chan­dise. En ef­fet, le dé­sir d’ac­qué­rir ou de four­nir des drogues pour­rait re­pré­sen­ter aus­si ce­lui de tis­ser des liens avec les autres, ou, au fond, re­pré­sen­ter n’im­porte quel dé­sir. Tout le tra­gique re­pose alors dans quelque chose de plus uni­ver­sel: réa­li­ser que peu im­porte ce que l’on cherche ou ce que l’on a à of­frir, rien ne peut fon­da­men­ta­le­ment nous sa­tis­faire.

S’il y a in­con­tes­ta­ble­ment apo­théose vers la fin de Dans la so­li­tude des champs de co­ton, le pro­blème de­meure, et les ré­ponses res­tent in­sa­tis­fai­santes. L’oeuvre nous laisse per­plexe: n’y a-t-il d’autre al­ter­na­tive à la so­li­tude que la vio­lence? x

Jean-fran­çois Hé­tu

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