Par­tir sans re­tour?

In­vi­sibles, une pièce sub­ver­sive qui re­vi­site poé­ti­que­ment l’ado­les­cence et ses tu­multes.

Le Délit - - Culture - eva-meije mou­nier Le Dé­lit éva-maude tc In­vi­sibles au Théâtre La Li­corne Jus­qu’au 16 mars mise en scène par Édith Pa­te­naude

Fugue et ado­les­cence, li­ber­té et vio­lence, norme et mar­gi­na­li­té, re­cherche et dé­cou­verte de soi —au­tant de thèmes su­bli­me­ment abor­dés par le texte de Guillaume La­pierre-des­noyers, In­vi­sibles, mis en scène par Édith Pa­te­naude au Théâtre La Li­corne.

La li­ber­té pour ho­ri­zon

La pièce s’ouvre sur une dis­pute acerbe, syn­drome d’une crise d’ado­les­cence dif­fi­cile et d’une re­la­tion mère- fille conflic­tuelle. Ch­loé, quinze ans, in­carne ce re­fus glo­bal des normes: re­fus des pi­lules de vi­ta­mines jour­na­lières aux livres de dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel de sa mère, re­fus d’une vie ran­gée et lisse avec un ma­ri agréable et un tra­vail cor­rec­te­ment ré­mu­né­ré.

« J’veux te dire que j’étouffe, que je manque d’air. De lu­mière aus­si. Que j’veux rien sa­voir d’une vie aus­si en­nuyante que la tienne. Il y a d’autres choses que les ta­lons hauts, le rouge à lèvres, pauvre bre­bis à la re­cherche des bras pro­tec­teurs d’un homme. Je veux plus, plus haut, plus loin, plus in­ten­sé­ment. Que j’suis pas faite pour les en­clos, même quand on met une pis­cine hors terre de vingt- quatre pied de­dans. »

Pour vivre et res­sen­tir en­fin, Ch­loé prend la route, di­rec­tion les États- Unis. En tête? Au­cune des­ti­na­tion, au­cun pro­jet, rien que man­ger et dor­mir, échap­per à la mort et au­tant que pos­sible aux vio­lences et au viol, dé­peint comme «une lo­to où t’as en­fin des bonnes chances de ga­gner…» Un texte sai­sis­sant de fraî­cheur et de jus­tesse, su­bli­mé par une in­ter­pré­ta­tion crue et sub­tile.

La per­pé­tuelle re­cherche

À gauche de la scène, Ma­dame Lise St-au­bin, mère de fa­mille éplo­rée, res­sasse à chaque ins­tant les sou­ve­nirs de sa fille per­due, à la re­cherche d’un signe de vie ou d’une clé de com­pré­hen­sion de ces évé­ne­ments qui la dé­passent et la laissent anéan­tie, seule avec son bru­shing im­pec­cable dans une trop grande mai­son terne.

À droite, le bu­reau de P., po­li­cier- en­quê­teur tra­vailleur, spé­cia­li­sé en en­lè­ve­ment et fugue de mi­neur · e · s, ex­po­sé à lon­gueur de jour­née à des images de ca­davres d’ado­les­cent · e · s et à des his­toires fa­mi­liales sor­dides, han­té par les vi­sages des dis­pa­ru · e · s, en­tre­prend un tour des trucks­tops ( aires d’au­to­routes, ndlr) pour re­trou­ver Ch­loé.

Entre les deux, un pan in­cli­né — la route, et en fond, un écran sur le­quel se suc­cèdent des images de bi­tume et de câbles élec- triques. Per­chées au som­met, Ch­loé et son amie Sta­cy ra­content la fugue, la vie de femmes dans la rue, les abus, la faim et le manque de som­meil, les rêves loin­tains de voyage et le va­carme des ca­mions.

En guise de dé­cor, des champs de blé d’inde à perte de vue et des sta­tions- ser­vices glauques, au mi­lieu des­quels se mêlent ca­mion­neurs et fu­gueuses, par­ta­geant les mêmes bur­gers hui­leux. En fond sur­tout, une in­dif­fé­rence so­ciale pro­fonde et dé­lé­tère, éveillée deux fois l’an par des re­por­tages alar­mants sur un nou­veau tueur en sé­rie, alors que l’on re­trouve chaque se­maine des corps de jeunes femmes dans des conte­neurs à dé­chets. Le por­trait so­cié­tal dres­sé par la pièce est ré­so­lu­ment noir, bien que les per­son­nages brillent par leur hu­ma­ni­té et leur pour­suite du sens. x

« Je veux plus, plus haut, plus loin, plus in­ten­sé­ment »

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