Le fran­çais en­fu­mé

La fran­co­pho­nie mo­derne échoue à pro­té­ger la langue fran­çaise au Qué­bec.

Le Délit - - La Une - An­toine millette-ga­gnon et si­mon tar­dif Le Dé­lit Fa­ti­ma Sil­ves­tro

Les an­nées passent et les choses changent: un dés­in­té­rêt fla­grant oc­cupe au­jourd’hui im­pé­rieu­se­ment la ques­tion de la langue fran­çaise au Qué­bec. D’une jeu­nesse née de la mon­dia­li­sa­tion a sur­gi une langue folk­lo­rique, en rup­ture avec la douce et si spec­ta­cu­laire hé­gé­mo­nie an­glaise. Or, une mise en garde, pour­tant si sou­vent ré­pé­tée, s’im­pose en­core. Notre coup de gueule se veut un écho dé­cou­ra­gé à l’ap­pel lan­cé par notre an­cienne ré­dac­trice en chef, Ikram Me­che­ri, qui, il y a un an dé­jà, nous in­vi­tait à nous ré­ap­pro­prier une dé­fense his­to­rique du fait fran­çais.

Le pro­blème ne tient pas ex­clu­si­ve­ment en une fran­co­pho­nie abî­mée par l’im­pé­rio­si­té cultu­relle de nos voi­sins; elle est, de nos jours, es­sen­tiel­le­ment l’af­faire d’une fran­co­pho­nie molle, sans âme, vi­dée de sa puis­sance d’es­prit. Con­sé­quem­ment, il n’est pas rare d’en­tendre par­ler de pro­mo­tion de la langue et non pas de la dé­fense de celle-ci. Si la deuxième n’ex­clut pas la pre­mière, elle ne sau­rait se ré­duire à celle-ci. Ain­si, la si­tua­tion lin­guis­tique du Qué­bec, plus par­ti­cu­liè­re­ment en rai­son d’un Mon­tréal cos­mo­po­lite, com­mande que nous soyons dignes de cette ten­sion in­croya­ble­ment mince où la dé­fense s’amarre au vivre-en­semble.

Cer­tai­ne­ment, la si­tua­tion nous ap­pa­raît d’une tris­tesse af­fli­geante. Con­trai­re­ment aux mu­si­ciens du Ti­ta­nic qui conti­nuaient à jouer leur mu­sique tra­gi­que­ment, avi­sés quant à leur sort, les mol­las­sons fran­co­phones de notre époque dé­am­bulent sur un ba­teau qu’ils ne savent même pas à la dé­rive. Par ailleurs, loin d’être quant à lui un cas per­du, le fait fran­çais au Qué­bec ne de­mande qu’une chose: une dé­fense ex­ces­sive, sans condi­tion. L’heure du dia­logue n’est plus la nôtre; le temps de la plume d’acier doit nous ré­en­ga­ger.

La langue fran­çaise est si grande: elle su­blime le réel à tra­vers des mots si poé­tiques que le rap­port au monde ne peut en être que ma­gni­fié. Peut-être pire que l’an­gli­ci­sa­tion, il y a l’avè­ne­ment pro­bable de cette nov­langue cal­quée de l’an­glais. Une langue pau­pé­ri­sée de­ve­nue, lit­té­ra­le­ment, une tra­duc­tion de cette «langue des af­faires».

La fran­co­pho­nie de cock­tail

À Mc­gill, l’or­ga­ni­sa­tion de la fran­co­pho­nie à Mc­gill (OFM) —une belle ini­tia­tive sur pa­pier— pre­nait forme il y a quelques mois, née du re­grou­pe­ment de dif­fé­rents ac­teurs ayant pour sou­hait «d’ins­ti­tuer une or­ga­ni­sa­tion qui as­pire à être porte-pa­role de cette grande com­mu­nau­té» fran­co­phone. Ce voeu, pieux s’il en est un, ne peut que le res­ter si L’OFM ne se contente que de la pro­mo­tion d’une es­pèce de fran­co­pho­nie de cock­tail —soi­rées cultu­relles, pe­tites pu­bli­ca­tions sur les ré­seaux so­ciaux ici et là. Dif­fi­cile d’as­su­mer le rôle de «porte-pa­role» par une pa­role mo­lasse et conve­nue. L’in­co­hé­rence fait grin­cer l’his­toire.

N’ou­blions pas que le fran­çais n’a pas été pré­ser­vé de­puis la Ré­vo­lu­tion tran­quille à coup de beau dis­cours ou de soi­rées de ré­seau­tage. Ce sont des lois-mas- sues telles que la Loi sur la langue of­fi­cielle, celle-là même qui re­con­naît le fran­çais comme seul langue of­fi­cielle du Qué­bec ou en­core la Charte de la langue fran­çaise qui, en grande par­tie, ont per­mis le main­tien de l’usage riche et vi­vant du fran­çais dans la sphère pu­blique. Ces me­sures ont su af­fir­mer le ca­rac­tère vi­tal de notre langue en tant que ca­rac­té­ris­tique dis­tinc­tive de la so­cié­té qué­bé­coise au sein du mo­no­lithe an­glo­phile nord-amé­ri­cain. Ces lois, loin d’être des sym­boles de fer­me­ture ou d’op­pres­sion, sont les por­teé­ten­dards de cer­tains gou­ver­ne­ments qué­bé­cois dans leur lutte contre un mas­to­donte cultu­rel qui n’a que faire de l’oxy­gène né­ces­saire aux autres cultures. Des di­ri­geants cou­ra­geux —ces Bour­ras­sa, Lé­vesque, Lau­rin et autres— se sont au­tre­fois don­né les moyens de pré­ser­ver un pa­tri­moine cultu­rel et lin­guis­tique.

Ici et ailleurs

Tou­te­fois, tout n’est pas noir. Pas plus tard que l’an der­nier, le Qué­bec fran­co­phone a of­fert — mo­men­ta­né­ment certes— un bel exemple de cet es­prit com­ba­tif à pri­vi­lé­gier. Il faut dire que la cible était grande comme le mont Royal: lors de l’ou­ver­ture de la nou­velle bou­tique Adi­das au centre-ville en no­vembre 2017, le gé­rant a tris­te­ment lan­cé trois lignes de fran­çais afin d’«ac­co­mo­der la Ville de Mon­tréal et les mé­dias fran­co­phones» pour par la suite pas­ser à l’an­glais. Phi­lippe Couillard, Va­lé­rie Plante, Ré­gis La­beaume et plu­sieurs autres, tous ont vi­li­pen­dé l’at­ti­tude leste qui n’a pas lo­gis qu’en une de­meure. Il se­rait mal avi­sé de voir de cet exemple une ten­ta­tive de gé­né­ra­li­ser un évé­ne­ment anec­do­tique: il faut y voir au contraire un pied à terre à po­ser avec fer­me­té, un «non» ferme face à une ten­dance. Hé­las, c’est bien de cette fer­me­té qu’il semble man­quer au sein de la fran­co­pho­nie de cock­tail.

Mais cette fran­co­pho­nie de tar­tuffes n’est pas im­plan­tée qu’à Mc­gill. Le tar­tuffe en chef —aus­si connu sous le nom d’em­ma­nuel Ma­cron— re­pousse les li­mites de cette lo­gique de beau-dis­cours. M. Ma­cron, qu’il est beau de vous en­tendre par­ler de green tech ou de vous en­tendre pres­crire comment l’an­glais per­met­trait de ren­for­cer une fran­co­pho­nie à la botte que plus grand qu’elle. Quoi de plus ab­surde au sein d’un bas­sin de 350 mil­lions d’an­glo­phones qui se par­tagent les plus grandes ri­chesses mon­diales et de co­los­saux em­pires cultu­rels. Cette at­ti­tude de lar­bin ne sau­rait trou­ver une ré­ponse cha­leu­reuse chez celles et ceux pour qui la sur­vie d’une langue vaut bien quelques af­faires man­quées.

Bien sûr, les fran­co­phones peuvent ap­prendre l’an­glais. Il y a éga­le­ment une cer­taine ri­chesse à cette langue. Mais l’in­verse étant trop peu sou­vent le cas, l’ab­sence d’une conco­mi­tance res­pec­tueuse à la­quelle nous pour­rions nous at­tendre dans une moindre me­sure nous en­seigne sur l’at­ti­tude à notre en­droit.

Le de­voir d’agir

Cer­tains pour­raient nous de­man­der pour­quoi dé­fendre le fran­çais ac­ti­ve­ment et fer­me­ment au sein d’une ins­ti­tu­tion an­glo­phone est un de­voir si im­por­tant. Après tout, si les étu­diants fran­co­phones d’ici et d’ailleurs ont fait le choix d’étu­dier en an­glais, n’est-ce pas de leur droit ? Aus­si cos­mo­po­lite et an­glo­phone que Mc­gill puisse être, il convient de rap­pe­ler que l’uni­ver­si­té se trouve au sein d’un Qué­bec fran­co­phone avant d’ap­par­te­nir à un Ca­na­da bi­lin­guo-an­glo­phone, ne se­rait-ce qu’en ma­tière de ré­par­ti­tion des com­pé­tences entre la pro­vince et le fé­dé­ral. En ce sens, une par­tie si­gni­fi­ca­tive du pay­sage lin­guis­tique qué­bé­cois est tou­jours en adé­qua­tion avec l’at­ti­tude des étu­diants étran­gers au re­gard de l’em­ploi de la langue.

Les fran­co­phones qui viennent ici, et sur­tout ceux qui sont nés ici, ont donc une res­pon­sa­bi­li­té. D’une part, ils ont la res­pon­sa­bi­li­té de com­prendre le contexte qué­bé­cois et nord-amé­ri­cain, son his­toire, ses en­jeux; com­prendre aus­si que le Qué­bec n’est pas une France en ter­ri­toire an­glo-saxon et que les échanges avec l’an­glais sont beau­coup plus pré­pon­dé­rants qu’ils peuvent l’être ailleurs. Le si­lence des Qué­bé­coises et Qué­bé­cois fran­co­phones est donc par­ti­cu­liè­re­ment dé­so­lant, consi­dé­rant la proxi­mi­té qu’ils peuvent avoir avec une his­toire qui ne s’ins­crit pas que dans des livres d’his­toire. Par ailleurs, ces étu­diants se­ront les ac­teurs in­fluents de de­main. Au de­meu­rant, dans une pers­pec­tive his­to­rique qui ga­gne­rait à être main­te­nue et par­ta­gée, une langue pré­sen­te­ment me­na­cée nous de­mande une mo­bi­li­sa­tion mas­sive et im­mé­diate.

Fran­co­phones, étu­diez en an­glais, par­lez en an­glais au­tant qu’il vous plaise à ne pas être bègue. Mais de grâce, de grâce ne res­tez pas pan­tois de­vant les en­jeux de votre pa­tri­moine. Aux lar­bins, par­don­nez-nous de n’avoir pour ré­ponse à la crise que les es­poirs loin­tains d’un res­pect en­fin éta­bli pour notre langue. Peut-être notre par­ler n’est-il plus de cir­cons­tance, mais il est his­to­ri­que­ment

« Le fait fran­çais au Qué­bec ne de­mande qu’une chose: une dé­fense ex­ces­sive, sans condi­tion. L’heure du dia­logue n’est plus la nôtre; le temps de la plume d’acier doit nous ré­en­ga­ger » « Cette at­ti­tude de lar­bin ne sau­rait trou­ver une ré­ponse cha­leu­reuse chez celles et ceux pour qui la sur­vie d’une langue vaut bien quelques af­faires man­quées » « Le si­lence des Qué­bé­coises et Qué­bé­cois fran­co­phones est donc par­ti­cu­liè­re­ment dé­so­lant, consi­dé­rant la proxi­mi­té qu’ils peuvent avoir avec une épo­pée qui ne s’ins­crit pas que dans des livres d’his­toire »

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