Le gou­ver­ne­ment re­nonce à ap­pli­quer une dis­po­si­tion de loi adop­tée il y a 15 ans

La loi 104 obli­geait les mi­nis­tères et les or­ga­nismes à com­mu­ni­quer uni­que­ment en fran­çais avec les per­sonnes mo­rales éta­blies au Qué­bec et les gou­ver­ne­ments

Le Devoir - - ACTUALITÉS - MARCO BÉLAIR-CIRINO Cor­res­pon­dant par­le­men­taire à Qué­bec

Le gou­ver­ne­ment li­bé­ral re­nonce à mettre en oeuvre une dis­po­si­tion d’une loi adop­tée à l’una­ni­mi­té par l’As­sem­blée na­tio­nale il y a 15 ans vi­sant à for­cer tous les mi­nis­tères, or­ga­nismes et so­cié­tés pu­bliques à uti­li­ser uni­que­ment le fran­çais dans toutes leurs com­mu­ni­ca­tions écrites avec les per­sonnes mo­rales éta­blies au Qué­bec et les autres gou­ver­ne­ments.

«Non, on n’ap­pli­que­ra pas cette dis­po­si­tion de la loi [104] pour les mêmes rai­sons que tous les gou­ver­ne­ments qui nous ont pré­cé­dés, pé­quistes ou li­bé­raux, de­puis 2002 […]: il faut se gar­der lé­ga­le­ment une marge de ma­noeuvre », a dé­cla­ré le mi­nistre res­pon­sable de la Pro­tec­tion et de la Pro­mo­tion de la langue fran­çaise, Luc For­tin, en marge du cau­cus des élus li­bé­raux ven­dre­di à Val-d’Or.

Se­lon lui, la mise en vi­gueur de l’ar­ticle 1 de la loi 104 em­pê­che­rait no­tam­ment le chef du gou­ver­ne­ment de com­mu­ni­quer avec des di­ri­geants po­li­tiques étran­gers dans d’autres langues que le fran­çais. « [Le pre­mier mi­nistre] le fait tou­jours en fran­çais, mais il y a une tra­duc­tion de cour­toi­sie. Alors, l’ap­pli­ca­tion de la loi ne nous per­met­trait plus de faire ça. Évi­dem­ment, on ne peut pas se per­mettre ça en re­la­tions in­ter­na­tio­nales», a-t-il dé­cla­ré du­rant un im­promp­tu de presse.

La sor­tie mé­dia­tique de M. For­tin a dé­con­cer­té le pré­sident gé­né­ral de la So­cié­té SaintJean-Bap­tiste (SSJB), Maxime La­porte. «C’est de l’hu­mour ou quoi ? » a-t-il de­man­dé dans un échange avec Le De­voir. «Ils n’ont qu’à adop­ter un rè­gle­ment d’ap­pli­ca­tion […] afin de pré­voir les ex­cep­tions qui s’im­posent», a ex­pli­qué l’avo­cat, tout en pré­ci­sant qu’il a lui-même four­ni un mo­dèle de rè­gle­ment d’ap­pli­ca­tion pré­voyant « bien en­ten­du » des «tra­duc­tions de cour­toi­sie» dans les com­mu­ni­ca­tions of­fi­cielles du chef du gou­ver­ne­ment qué­bé­cois.

La SSJB a trans­mis ven­dre­di avant-mi­di — avant la dé­cla­ra­tion de M. For­tin à la presse — une lettre de mise en de­meure au mi­nistre de la Culture et des Com­mu­ni­ca­tions, mais éga­le­ment au pre­mier mi­nistre, Philippe Couillard, et à la mi­nistre de la Jus­tice, Sté­pha­nie Val­lée, dans la­quelle il les somme de mo­di­fier la Charte de la langue fran­çaise pour « im­pose[r] à l’Ad­mi­nis­tra­tion […] d’uti­li­ser uni­que­ment le fran­çais dans toute com­mu­ni­ca­tion écrite avec les per­sonnes mo­rales éta­blies au Qué­bec, sous ré­serve d’ex­cep­tions », et ce, au plus tard le 1er jan­vier 2018.

Cette «norme hy­per­struc­tu­rante en­rayer[ait] au moins par­tiel­le­ment le bi­lin­guisme ins­ti­tu­tion­nel », sou­tient M. La­porte, mon­trant du doigt des or­ga­ni­sa­tions comme Re­ve­nu Qué­bec et l’Au­to­ri­té des mar­chés fi­nan­ciers (AMF), qui offrent sur leurs sites In­ter­net res­pec­tifs des do­cu­ments ex­pli­ca­tifs à la fois en fran­çais et en an­glais.

Dé­ni de dé­mo­cra­tie?

La loi 104 oc­troyait au gou­ver­ne­ment le pou­voir de fixer la date d’en­trée en vi­gueur de la me­sure. Au fil des 15 der­nières an­nées, au­cun des gou­ver­ne­ments, que ce soi­ni le gou­ver­ne­ment Lan­dry, ni le gou­ver­ne­ment Cha­rest, ni le gou­ver­ne­ment Ma­rois, ni le gou­ver­ne­ment Couillard ne s’en est pré­va­lu.

Le Par­ti qué­bé­cois et Qué­bec so­li­daire pro­posent tous deux de mettre en vi­gueur l’ar­ticle 1 de la loi 104 s’ils se voient confier les com­mandes de l’État qué­bé­cois le 1er oc­tobre 2018.

«C’est im­por­tant d’af­fi­cher qui nous sommes via l’ex­pres­sion de notre langue of­fi­cielle pour as­seoir dans l’es­prit des gens que c’est un des pi­liers fon­da­men­taux de notre iden­ti­té», a dé­cla­ré l’élu pé­quiste Ma­ka Kot­to. «C’est aus­si une ques­tion de res­pect de la dé­mo­cra­tie. À quoi bon vo­ter des lois si elles res­tent lettre morte?» a de­man­dé quant à lui l’élu so­li­daire Ga­briel Nadeau-Du­bois.

PEDRO RUIZ LE DE­VOIR

Luc For­tin a avoué ven­dre­di ne pas avoir l’in­ten­tion d’ap­pli­quer la loi afin de don­ner à son gou­ver­ne­ment une marge de ma­noeuvre.

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