Les consom­ma­teurs n’in­té­gre­ront pas le mar­ché lé­gal

Dé­çus de l’omis­sion des pro­duits dé­ri­vés dans la loi, les mi­li­tants « pro-pot » conti­nue­ront de s’ap­pro­vi­sion­ner au noir

Le Devoir - - ACTUALITÉS - MA­RIE VAS­TEL Cor­res­pon­dante par­le­men­taire à Ot­ta­wa Avec Mar­co Bé­lair-Ci­ri­no

Le gou­ver­ne­ment Tru­deau a beau vou­loir lé­ga­li­ser la ma­ri­jua­na, les consom­ma­teurs, eux, conti­nue­ront de fré­quen­ter le mar­ché illi­cite. Des mi­li­tants «pro-pot» ont dé­plo­ré, joints en poche, que le can­na­bis ne soit pas dé­jà dé­cri­mi­na­li­sé et que la lé­ga­li­sa­tion de pro­duits co­mes­tibles soit re­mise plus à tard. Une la­cune qui, à leurs avis, as­su­re­ra la sur­vie de dis­pen­saires illé­gaux qu’ils comptent bien conti­nuer de fré­quen­ter plu­tôt que les ma­ga­sins d’État, qu’ils pro­mettent de boy­cot­ter.

«La loi sur le can­na­bis est un mau­vais pro­jet de loi», a tran­ché d’en­trée de jeu l’ac­ti­viste Da­na Lar­sen de­vant le co­mi­té par­le­men­taire qui épluche le pro­jet C-45. «Il est im­par­fait à plu­sieurs égards. Il ne dé­cri­mi­na­lise même pas le joint que j’ai dans ma poche et que je vais fu­mer après cette ren­contre du co­mi­té », a lan­cé ce mi­li­tant qui avait en­voyé un gramme de ma­ri­jua­na par la poste à tous les dé­pu­tés li­bé­raux l’an der­nier pour leur rap­pe­ler qu’ils avaient pro­mis de la lé­ga­li­ser.

Le plan li­bé­ral main­te­nant dé­voi­lé le dé­çoit. M. Lar­sen est pro­prié­taire de deux dis­pen­saires à Van­cou­ver, qui vendent no­tam­ment des pro­duits co­mes­tibles, des huiles et du ha­schisch. Des pro­duits qui ne sont pas in­clus dans le pro­jet de loi du gou­ver­ne­ment Tru­deau, qui pro­met de les ré­gle­men­ter plus tard.

«En tant qu’ac­ti­viste qui veut voir de meilleures lois contre les drogues au Ca­na­da, je n’aime pas ça du tout. Mais en tant que pro­prié­taire d’en­tre­prise, c’est su­per. Ce­la va per­mettre à mon en­tre­prise et à d’autres dis­pen­saires de res­ter en af­faires pen­dant plu­sieurs, plu­sieurs an­nées. Ça ne fe­ra rien du tout pour for­cer les dis­pen­saires à fer­mer leurs portes ou pour af­fec­ter le mar­ché noir», a pré­dit M. Lar­sen.

Une in­quié­tude par­ta­gée par le pre­mier mi­nistre qué­bé­cois, qui ap­pré­hende un trou ju­ri­dique sur les pro­duits dé­ri­vés le 1er juillet pro­chain. Phi­lippe Couillard a som­mé ven­dre­di le fé­dé­ral de «pré­ci­ser» les mo­da­li­tés de la pos­ses­sion de «muf­fins [au can­na­bis] et ces af­fai­res­là» le plus ra­pi­de­ment pos­sible.

Ce ne se­ra qu’une ques­tion de «quelques mois», a pro­mis Joël Light­bound, le se­cré­taire par­le­men­taire de la mi­nistre de la San­té. Ot­ta­wa veut d’abord faire un peu plus de re­cherches. « Il vaut mieux y al­ler de ma­nière pru­dente, étape par étape, pour évi­ter que la ré­gle­men­ta­tion ne soit pas à la hau­teur quand ces pro­duits-là se­ront dis­po­nibles com­mer­cia­le­ment », a fait va­loir M. Light­bound.

La science ne per­met en ef­fet pas en­core d’éta­blir des mé­thodes de vé­ri­fi­ca­tion d’équi­va­lence de la puis­sance entre brow­nies ou bon­bons au can­na­bis, a té­moi­gné Ryan Van­drey de l’Uni­ver­si­té Johns-Hop­kins. Mais le Ca­na­da ne de­vrait pas pour au­tant at­tendre trop long­temps, se­lon lui, car au­to­ri­ser une ca­té­go­rie de pro­duits et en lais­ser une autre au mar­ché noir «n’a au­cun sens».

Au Co­lo­ra­do, les dé­buts de la lé­ga­li­sa­tion de pro­duits dé­ri­vés – mis sur le mar­ché en même temps que la plante sé­chée – ont don­né lieu à des sur­doses ac­ci­den­telles. L’État amé­ri­cain en a de­puis res­ser­ré la vente – avec des em­bal­lages à l’épreuve des en­fants, des cam­pagnes d’in­for­ma­tion– et les sta­tis­tiques ont di­mi­nué. «À terme, [les dé­ri­vés] de­vraient être in­clus. Mais c’est im­por­tant de ne pas se trom­per, et de prendre le temps», a pré­ve­nu Da­niel Vi­gil du dé­par­te­ment de la San­té pu­blique du Co­lo­ra­do.

Les consom­ma­teurs de ma­ri­jua­na es­timent en outre que le gou­ver­ne­ment est hy­po­crite en pré­ten­dant lé­ga­li­ser la drogue, puisque la vente et la pos­ses­sion se­ront tou­jours for­te­ment res­treintes. «Il y a plus d’actes illé­gaux en ver­tu de cette loi sur le can­na­bis que sous la loi ac­tuelle », a dé­non­cé Marc Eme­ry, le «prince du pot», qui s’est no­tam­ment fait ar­rê­ter à Mon­tréal l’an der­nier dans l’un des six dis­pen­saires ou­verts par son épouse, Jo­die Eme­ry.

Marc Eme­ry en a aus­si contre le mo­no­pole d’État qui se­ra ins­tau­ré en On­ta­rio et au Nou­veau-Bruns­wick — et que le Qué­bec semble aus­si pri­vi­lé­gier. Pas ques­tion pour lui de fré­quen­ter ces suc­cur­sales du gou­ver­ne­ment qui a pro­hi­bé le can­na­bis et qui a per­sé­cu­té ses consom­ma­teurs. «J’en­cou­rage tout le monde à boy­cot­ter les ma­ga­sins du gou­ver­ne­ment. Nous ten­te­rons d’em­pê­cher phy­si­que­ment les gens d’y en­trer», a-t-il an­non­cé.

Rendez-vous en cour

Le pro­jet de loi C-45 est si res­tric­tif que Marc Eme­ry pro­met de s’or­ga­ni­ser pour se faire ar­rê­ter dès le len­de­main de la lé­ga­li­sa­tion, afin de contes­ter la nou­velle loi de­vant les tri­bu­naux. Il es­time no­tam­ment que l’in­ten­tion de Qué­bec d’in­ter­dire pos­si­ble­ment la culture à do­mi­cile se­ra im­mé­dia­te­ment contes­tée. « Plu­sieurs vont conti­nuer d’en faire pous­ser à la mai­son. Dès que le pre­mier se­ra ac­cu­sé, mon avo­cat le re­pré­sen­te­ra en cour», a pro­mis Marc Eme­ry, aux cô­tés de son épouse qui avait ap­por­té un joint de ma­ri­jua­na mé­di­cale à pré­sen­ter aux dé­pu­tés.

À Qué­bec, les li­bé­raux de­meurent di­vi­sés quant aux pa­ra­mètres de pro­duc­tion, de dis­tri­bu­tion et de vente de la ma­ri­jua­na qu’ils sou­hai­te­raient voir pro­po­sés. «Sur quelques en­jeux, on s’est en­ten­dus. Il en reste d’autres à cla­ri­fier», a in­di­qué Phi­lippe Couillard en re­fu­sant de dé­voi­ler «à la pièce» les consen­sus qui ont émer­gé au cours de son cau­cus pré­ses­sion­nel à Val-d’Or.

À Ot­ta­wa, le co­mi­té par­le­men­taire en­ten­dra mar­di pro­chain les mi­nistres de la Jus­tice, de la San­té et de la Sé­cu­ri­té pu­blique. L’op­po­si­tion es­pé­rait pro­lon­ger en­suite l’étude en­core seize heures, mais la ma­jo­ri­té li­bé­rale s’y est opposée.

Au Co­lo­ra­do, les dé­buts de la lé­ga­li­sa­tion de pro­duits dé­ri­vés – mis sur le mar­ché en même temps que la plante sé­chée – ont don­né lieu à des sur­doses ac­ci­den­telles

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.