Nour­rir pour mieux réus­sir

La re­cette bré­si­lienne de dis­tri­buer des re­pas gra­tuits aux élèves fait du che­min

Le Devoir - - PERSPECTIVES - MARCO FORTIER

De­puis la se­maine der­nière, tous les élèves des écoles pu­bliques de New York mangent gra­tui­te­ment le mi­di. Ils avaient dé­jà droit au pe­tit-dé­jeu­ner gra­tuit. C’est le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral qui paie la fac­ture. La com­mis­sion sco­laire de New York s’ins­pire d’un pro­gramme mis en place au Bré­sil, qui four­nit deux re­pas gra­tuits chaque jour aux 45 mil­lions d’élèves fré­quen­tant une école pu­blique.

La dis­tri­bu­tion de re­pas gra­tuits aux élèves est consi­dé­rée comme le pro­gramme so­cial le plus im­por­tant dans le monde. Plus de 368 mil­lions d’en­fants, soit un sur cinq, re­çoivent au moins un re­pas par jour lors­qu’ils sont à l’école, se­lon les Na­tions unies.

La re­cette bré­si­lienne de la réus­site sco­laire — un en­fant bien nour­ri réus­sit mieux qu’un en­fant af­fa­mé — fait du che­min même dans des pays riches comme les États-Unis, le Ja­pon, la France, la Suède ou la Nor­vège, par exemple, qui offrent des re­pas gra­tuits ou à faible coût aux éco­liers.

«Notre ex­pé­rience peut pro­fi­ter aux pays dé­ve­lop­pés. Le pro­gramme bré­si­lien offre non seule­ment des re­pas, mais sur­tout des re­pas nu­tri­tifs. Les élèves bré­si­liens ont de bien meilleures ha­bi­tudes ali­men­taires et une bien meilleure san­té que leurs

pa­rents», dit Da­niel Ba­la­ban, qui a gé­ré le Pro­gramme na­tio­nal d’ali­men­ta­tion sco­laire bré­si­lien du­rant neuf ans. Le De­voir l’a joint à Brasí­lia, où il di­rige dé­sor­mais le Centre d’ex­cel­lence contre la faim du Pro­gramme ali­men­taire mon­dial (PAM) des Na­tions unies.

Cet éco­no­miste fait par­tie d’une dé­lé­ga­tion de 300 ex­perts de 50 pays qui sont at­ten­dus à Mon­tréal toute la se­maine, jus­qu’au 21 sep­tembre, pour le Fo­rum mon­dial sur la nu­tri­tion in­fan­tile. Ce congrès an­nuel vise à en­cou­ra­ger la mise en place de pro­grammes ali­men­taires na­tio­naux dans les écoles.

«Les pro­grammes de re­pas sco­laires existent dans presque tous les pays, et ils re­pré­sentent le plus im­por­tant fi­let de sé­cu­ri­té au monde», in­dique la do­cu­men­ta­tion du Fo­rum.

«Pour de nom­breux en­fants vi­vant dans les com­mu­nau­tés vul­né­rables, il s’agit de leur seul re­pas nu­tri­tif de la jour­née. Il est prou­vé que les re­pas sco­laires at­tirent les en­fants à l’école, aug­mentent la pré­sence des filles et four­nissent l’ali­men­ta­tion dont ils ont be­soin pour se concen­trer et ap­prendre. »

Rem­plir les ventres et les cer­veaux

Le Bré­sil, géant éco­no­mique aux prises avec des in­éga­li­tés so­ciales cho­quantes, a com­men­cé en 1954 à nour­rir gra­tui­te­ment les élèves de ses écoles pu­bliques. À l’époque, c’était une fa­çon de com­battre la mal­nu­tri­tion dans les ré­gions les plus pauvres et iso­lées du pays.

C’était aus­si une fa­çon d’in­ci­ter les fa­milles pauvres à en­voyer leurs en­fants à l’école. Le pro­gramme s’est éten­du au fil des ans jus­qu’à de­ve­nir obli­ga­toire pour tous les élèves de toutes les écoles pu­bliques du Bré­sil, sous le gou­ver­ne­ment Lu­la en 2009.

Cette ini­tia­tive était le fait saillant d’une of­fen­sive plus large, bap­ti­sée Faim zé­ro, qui com­pre­nait entre autres l’ins­tau­ra­tion d’al­lo­ca­tions fa­mi­liales — un peu comme au Qué­bec et au Ca­na­da. Le pro­gramme de re­pas dans les écoles vise aus­si à en­cou­ra­ger l’agri­cul­ture fa­mi­liale: 30% de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment des écoles doit pro­ve­nir de pe­tites fermes lo­cales.

«La loi met en place des normes nu­tri­tives pour les re­pas. La mal­bouffe est ban­nie des écoles; 90% des pro­blèmes de san­té sont liés à ce qu’on mange», dit Da­niel Ba­la­ban.

«Le pro­gramme d’ali­men­ta­tion sco­laire ne s’ap­plique pas aux écoles pri­vées, mais elles ont quand même em­boî­té le pas: elles ne servent plus de piz­zas, de ham­bur­gers, de bois­sons ga­zeuses et d’autres ali­ments mal­sains », ajoute-t-il.

Ef­fet po­si­tif

La dis­tri­bu­tion de re­pas dans les écoles des 5565 mu­ni­ci­pa­li­tés bré­si­liennes coûte 2,5 mil­liards $US au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral cette an­née, se­lon M. Ba­la­ban. À l’échelle ca­na­dienne, un pro­gramme com­pa­rable pour­rait coû­ter en­vi­ron 500 mil­lions $CAN par an­née. Une uto­pie?

Alain Noël, pro­fes­seur spé­cia­li­sé en in­éga­li­tés so­ciales au Dé­par­te­ment de science po­li­tique de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal, n’ose pas se pro­non­cer. Il ne dis­pose pas d’in­for­ma­tion so­lide sur l’ef­fi­ca­ci­té de la dis­tri­bu­tion de re­pas gra­tuits dans les écoles.

«La France, qui offre des can­tines à tous les en­fants, à prix mo­du­lés en fonc­tion du re­ve­nu des pa­rents, consti­tue un autre mo­dèle qui mé­ri­te­rait d’être con­si­dé­ré », es­ti­met-il. Il se rap­pelle avec bon­heur une an­née sab­ba­tique en France, sans lunch à pré­pa­rer pour les en­fants.

Chose cer­taine, il existe un lien «sta­tis­ti­que­ment si­gni­fi­ca­tif» entre l’ali­men­ta­tion et les ré­sul­tats sco­laires, se­lon une étude pu­bliée en 2017 dans le Jour­nal of Hu­man Nu­tri­tion and Die­te­tics, au Royaume-Uni. Les élèves qui prennent un pe­tit-dé­jeu­ner réus­sissent mieux que les autres, conclut ce rap­port, éta­bli en ana­ly­sant les ré­sul­tats de 40 re­cherches me­nées dans 18 pays, dont le Ca­na­da.

Quelque 166 148 élèves âgés de 10 à 18 ans ont par­ti­ci­pé à ces études. Les élèves qui in­gur­gitent de la mal­bouffe (bois­sons ga­zeuses su­crées, autres ali­ments peu nu­tri­tifs) une fois par jour ont plus de dif­fi­cul­tés en lec­ture que leurs ca­ma­rades qui se nour­rissent bien.

Au Qué­bec, la dis­tri­bu­tion de dî­ners gra­tuits, pré­pa­rés sur place (même fi­nan­cés par Ot­ta­wa), pour­rait être dif­fi­cile dans les écoles pri­maires: la plu­part n’ont pas de ca­fé­té­ria.

Ça n’em­pêche pas le Club des pe­tits-dé­jeu­ners de dis­tri­buer un re­pas du ma­tin à 167 000 élèves dans 1455 écoles au Ca­na­da. Un mil­lion d’autres en­fants sont à risque d’ar­ri­ver à l’école le ventre vide au pays, es­time le Club.

ARMEND NIMANI AGENCE FRANCE-PRESSE

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