Du ra­cisme au mur des ra­paces

Le Devoir - - EDITORIAL - RENÉ DEROUIN Ar­tiste mul­ti­dis­ci­pli­naire. Prix du Qué­bec Paul-Émile Bor­duas 1999 ; che­va­lier de l’ordre de l’Aigle az­tèque, Mexique 2006; Ar­tiste pour la paix de l’an­née 2017; com­pa­gnon des arts et des lettres du Qué­bec, CALQ 2017.

Se passe-t-il une jour­née au Qué­bec sans qu’on parle de ra­cisme dans les mé­dias? Je me pose la ques­tion, car ma propre per­cep­tion est celle d’une culture qué­bé­coise mé­tis­sée et gé­né­reuse, sans ghet­toï­sa­tion.

Sommes-nous en train de su­bir l’in­fluence des États-Unis, où la scène po­li­tique laisse de plus en plus d’es­pace aux dis­cours as­so­ciés à l’ex­trême droite ?

Très tôt au cours de mes voyages à tra­vers les Amé­riques, j’ai été à même de consta­ter le vrai sens du ra­cisme. J’ai connu l’époque du «white on­ly» par­tout aux États-Unis, celle du Qué­bec des an­nées 1960 où Pierre Val­lières a dé­crit avec per­ti­nence les Qué­bé­cois comme les «nègres blancs d’Amé­rique» et où Mi­chèle La­londe y est al­lée de son cé­lèbre Speak White, ins­pi­ré des in­sultes ra­cistes pro­ve­nant du Ca­na­da an­glais.

À l’époque, c’est nous qui étions per­çus comme des gens de deuxième classe ne par­lant pas la langue des Blancs. Au fil des dé­cen­nies, j’ai ain­si eu l’oc­ca­sion de connaître ce qu’est la vraie sé­gré­ga­tion et le ra­cisme. Ce que j’ob­serve dans la so­cié­té qué­bé­coise ac­tuelle n’a rien à voir avec cette réa­li­té et ce­la me rap­pelle qu’il nous est im­por­tant d’exer­cer notre de­voir de mé­moire.

De leur cô­té, les États-Unis ont élu un pré­sident qui, en six mois seule­ment, a mis la hache dans le rêve amé­ri­cain, re­je­tant en bloc cer­taines de ses idées es­sen­tielles. Il en res­sort au­jourd’hui une nou­velle so­cié­té, mar­quée par un dan­ge­reux re­tour vers une Amé­rique fon­dée sur la su­pré­ma­tie de la race blanche.

Ame­ri­ca First nous ba­lance ce pré­sident, mais de quelle Amé­rique s’agit-il ?

Prendre po­si­tion

Comme ar­tiste, je me de­vais de m’en­ga­ger et de prendre po­si­tion avec mon oeuvre, à un mo­ment de l’his­toire où cette ré­sur­gence du ra­cisme pose des dan­gers bien réels pour le fu­tur de l’hu­ma­ni­té, tel qu’on la conçoit au­jourd’hui.

Mon en­ga­ge­ment s’ex­prime dans l’oeuvre que je suis en voie de réa­li­ser, in­ti­tu­lée Le mur des ra­paces. Je pense qu’il est im­por­tant de sen­si­bi­li­ser par l’art. En tant qu’ar­tiste, il m’ap­pa­raît im­por­tant de faire en­tendre ma voix dans cette époque mal­saine, afin de contri­buer à contrer les fausses in­for­ma­tions et la pro­pa­gande à ca­rac­tère ra­ciste.

Avec sa rhé­to­rique har­gneuse, Do­nald Trump se fait le porte-pa­role d’une nou­velle in­car­na­tion de la su­pré­ma­tie de la race blanche. Niant la réa­li­té pour mieux em­bras­ser sa propre fic­tion, il imite en ce­la le ci­né­ma amé­ri­cain de Hol­ly­wood qui, de tout temps, a in­évi­ta­ble­ment ca­rac­té­ri­sé le La­ti­no ou le Mexi­cain comme un pa­res­seux, un sa­laud ou un homme ar­mé et dan­ge­reux.

Ce pré­sident se fait le porte-pa­role d’une po­pu­la­tion qui pense comme lui. Ce fai­sant, il nous ré­vèle une vé­ri­té cho­quante sur cette part des États-Unis de­puis long­temps ca­chée sous le ver­nis du rêve amé­ri­cain.

Avec son slo­gan Ame­ri­ca First, il nous dit sans honte que nous ne fai­sons sur­tout pas par­tie de l’Amé­rique. Or, à ce que je sache, les Mexi­cains, les Qué­bé­cois (les La­tins du Nord) et les Ca­na­diens vivent aus­si en Amé­rique, sou­vent de­puis plus long­temps que leurs voi­sins de fron­tières. Com­ment peut-il pré­tendre vou­loir né­go­cier l’ALENA en consi­dé­rant uni­que­ment les pré­ro­ga­tives états-uniennes ?

Il faut rap­pe­ler éga­le­ment que les ÉtatsU­nis ont an­nexé par la guerre les ter­ri­toires de la Ca­li­for­nie, de l’Ari­zo­na, du Texas et de plu­sieurs autres États li­mi­trophes au mi­lieu du XIXe siècle. Iro­ni­que­ment, en­vi­ron 30 mil­lions de La­ti­nos vivent au­jourd’hui dans ces ter­ri­toires où ils consti­tuent la main-d’oeuvre bon mar­ché qui contri­bue à faire tour­ner l’éco­no­mie de cette ré­gion qui était au­tre­fois leur pays.

Do­nald Trump traite les Mexi­cains de vio­leurs, de dan­ge­reux cri­mi­nels et de ven­deurs de drogue. Sur ce der­nier su­jet, il de­vrait plu­tôt se tour­ner vers les vé­ri­tables res­pon­sables de l’ex­plo­sion du com­merce de la drogue, soit ses propres ci­toyens qui gé­nèrent une part in­éga­lée de la de­mande pour ces sub­stances. En chantre du ca­pi­ta­lisme pur et dur, il dis­pose là d’un ex­cellent exemple de l’ef­fi­ca­ci­té re­dou­table des mé­ca­nismes du libre mar­ché.

Dans l’Amé­rique se­lon Trump, il est per­mis de se de­man­der qui sont les vrais ra­paces et les vrais ra­cistes.

Avec son slo­gan «Ame­ri­ca First», Do­nald Trump nous dit sans honte que nous ne fai­sons sur­tout pas par­tie de l’Amé­rique

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