Les im­pos­tures in­tel­lec­tuelles fleu­rissent tou­jours

Des pen­seurs sé­rieux per­sistent à mal com­prendre des no­tions scien­ti­fiques fon­da­men­tales

Le Devoir - - LE DEVOIR DE PHILO - MA­THIEU-RO­BERT SAU­VÉ Jour­na­liste et étu­diant à la maî­trise en com­mu­ni­ca­tion à l’Uni­ver­si­té de Sher­brooke

Deux fois par mois, Le De­voir lance à des pas­sion­nés de phi­lo­so­phie et d’his­toire des idées le dé­fi de dé­cryp­ter une ques­tion d’ac­tua­li­té à par­tir des thèses d’un pen­seur mar­quant.

Il y a 20 ans pa­rais­sait chez Odile Ja­cob un ou­vrage in­ti­tu­lé Im­pos­tures in­tel­lec­tuelles, re­la­tant un spec­ta­cu­laire canular d’Alan Sokal, pro­fes­seur de phy­sique à l’Uni­ver­si­té de New York et ama­teur de phi­lo­so­phie, qui avait se­coué l’an­née pré­cé­dente des mo­nu­ments de l’école fran­çaise.

Sokal avait pro­po­sé à une re­vue amé­ri­caine à la mode, So­cial Text, un texte «bour­ré d’ab­sur­di­tés et d’illo­gismes fla­grants» et avait ren­du pu­blique son in­ten­tion peu après, af­fir­mant que ses propos te­naient du dé­lire. Rien, dans «Trans­gres­ser les fron­tières: vers une her­mé­neu­tique trans­for­ma­tive de la gra­vi­ta­tion quan­tique», n’avait de sens !

«S’il avait sim­ple­ment écrit un ar­ticle dé­non­çant l’abus de termes scien­ti­fiques in­adé­quats chez les pen­seurs post­mo­dernes, per­sonne ne l’au­rait lu. En in­ven­tant une sa­tire pseu­do-scien­ti­fique qu’il a fait pu­blier dans une re­vue res­pec­tée de sciences hu­maines, il a vrai­ment dé­mon­tré que le roi était nu», lance Yves Gin­gras, pro­fes­seur à l’UQAM.

En­core hi­lare à l’évo­ca­tion de cette his­toire, il es­time que le temps était ve­nu de dé­non­cer l’abus de concepts scien­ti­fiques dans des textes pré­ten­du­ment sa­vants. Lui-même phy­si­cien, il avait été consul­té à l’époque par Sokal pour do­cu­men­ter les dé­ra­pages et son nom fi­gure dans les re­mer­cie­ments aux cô­tés de Pierre Bour­dieu et Noam Chom­sky, no­tam­ment.

Écrit par Alan Sokal et Jean Bric­mont, pro­fes­seur à l’Uni­ver­si­té ca­tho­lique de Lou­vain, Im­pos­tures in­tel­lec­tuelles (Fa­shio­nable Non-Sense pour l’édi­tion amé­ri­caine) re­prend une à une les ci­ta­tions du pas­tiche du phy­si­cien new-yor­kais et exa­mine plu­sieurs écrits des Jacques La­can, Bru­no La­tour, Jacques Der­ri­da, Ju­lia Kris­te­va, Jean Bau­drillard et Fé­lix Guat­ta­ri.

Ils sou­haitent «at­ti­rer l’at­ten­tion sur des as­pects re­la­ti­ve­ment peu connus, at­tei­gnant néan­moins le ni­veau de l’im­pos­ture, à sa­voir l’abus ré­ité­ré de concepts et de termes pro­ve­nant des sciences phy­si­co-ma­thé­ma­tiques», in­diquent-ils.

Des im­pos­teurs

Leur cri­tique des mau­vais usages de la science mo­derne, ex­trê­me­ment sé­vère, peut se ré­su­mer ain­si: ces au­teurs sont des im­pos­teurs lors­qu’ils font ré­fé­rence aux sciences dans leurs ou­vrages !

Par exemple, dans ses livres, le so­cio­logue des sciences Bru­no La­tour fait d’in­nom­brables ré­fé­rences à la phy­sique, dis­ci­pline que Sokal et Bric­mont maî­trisent as­sez bien mer­ci… Passe en­core lors­qu’il écrit que «la théo­rie de la re­la­ti­vi­té elle-même est so­ciale» — va pour la mé­ta­phore —, mais c’est plus grave lors­qu’il s’avance dans l’es­pace-temps, confon­dant «po­si­tion» et «mou­ve­ment».

La­tour se per­met même d’en mon­trer à Albert Ein­stein avec un «troi­sième sys­tème de ré­fé­rence » que le père de la re­la­ti­vi­té n’avait pas cru bon d’in­ven­ter. « L’ana­lyse de La­tour est fon­da­men­ta­le­ment

vi­ciée par son manque de com­pré­hen­sion de la théo­rie qu’Ein­stein es­saie d’ex­pli­quer », concluent les au­teurs.

Le phi­lo­sophe Nor­mand Baillar­geon ne com­prend pas que des pen­seurs sé­rieux puissent si mal com­prendre des no­tions scien­ti­fiques aus­si fon­da­men­tales, d’au­tant plus qu’ils en font ré­fé­rence dans leur oeuvre. «La théo­rie de la re­la­ti­vi­té, c’est de ni­veau pre­mière an­née de cé­gep », mar­tèle l’au­teur du Pe­tit cours d’au­to­dé­fense in­tel­lec­tuelle qui avait pris po­si­tion pour les phy­si­ciens lors de l’af­faire Sokal, no­tam­ment dans Le De­voir.

Il dé­plore que les phi­lo­sophes se soient pro­gres­si­ve­ment dé­tour­nés des sciences après l’époque des Lu­mières. «Il était temps qu’on sonne l’alarme sur cette cou­pure entre les hu­ma­ni­tés et les sciences. La grande le­çon des Im­pos­tures in­tel­lec­tuelles, c’est d’avoir sou­li­gné le mé­pris des sciences pures chez les in­tel­lec­tuels fran­çais. Com­ment peut-on par­ler de ma­thé­ma­tiques et de phy­sique dans des re­vues de sciences hu­maines sans en maî­tri­ser conve­na­ble­ment les concepts?»

Tant que les phi­lo­sophes citent Pla­ton et Aris­tote, ils sont en ter­rain so­lide; le champ est mi­né quand ils s’aven­turent chez Ein­stein et New­ton, ré­sume Yves Gin­gras. « Quand La­can parle de to­po­lo­gie et de ma­thé­ma­tiques, il ne sait pas de quoi il parle », juge-t-il.

Et le mes­sage n’a pas pas­sé puisque de nou­veaux hé­rauts de l’École fran­çaise — comme Alain Ba­diou — conti­nuent d’oc­cu­per le ter­rain avec les mêmes la­cunes. Le 1er avril 2016, Ba­diou a d’ailleurs fait l’ob­jet d’un canular pa­ru dans sa propre re­vue, Ba­diou Stu­dies.

«Pas­sion et fu­reur»

L’af­faire avait fait grand bruit à l’époque, car les fi­gures de proue de l’école fran­çaise étaient consi­dé­rées comme les maîtres de la pen­sée post­mo­derne. L’onde de choc avait pro­vo­qué de part et d’autre de l’At­lan­tique « pas­sion et fu­reur» se­lon Li­bé­ra­tion, qui avait lar­ge­ment trai­té du canular, tout comme Le Monde, Le Nou­vel Ob­ser­va­teur, Le Fi­ga­ro et d’autres. Im­pos­tures in­tel­lec­tuelles a été tra­duit en une dou­zaine de langues et s’est ven­du à des mil­liers d’exem­plaires.

Que reste-t-il de cette bra­vade en 2017? Une po­la­ri­sa­tion semble s’être pro­duite entre la phi­lo­so­phie ana­ly­tique et le cou­rant conti­nen­tal. Pour les premiers, le coup a été es­qui­vé (Der­ri­da et Kris­te­va ont ra­pi­de­ment pu­blié des ré­pliques) et la vie a conti­nué. Pour les se­conds, l’at­taque a fait mal et la ri­gueur est de mise quand on veut as­so­cier mé­ta-ana­lyse et psy­cha­na­lyse ; so­cial et frac­tals; re­la­ti­visme et re­la­ti­vi­té.

« Je ne crois pas que nous ayons don­né un coup fa­tal aux im­pos­tures in­tel­lec­tuelles », al­lègue au cours d’un en­tre­tien té­lé­pho­nique Jean Bric­mont, le co­au­teur de l’es­sai. Plu­sieurs « vic­times » conti­nuent d’être abon­dam­ment ci­tées dans des ou­vrages uni­ver­si­taires.

Comme si les écla­bous­sures pro­vo­quées par ce pa­vé avaient fi­ni par glis­ser comme l’eau sur le dos d’un canular.

Un clic, un ar­ticle

Des pas­ti­cheurs aus­tra­liens ont pré­cé­dé Sokal avec un amu­sant Gé­né­ra­teur de post­mo­der­nisme que j’uti­lise à l’ins­tant. En un clic, on ob­tient un ar­ticle post­mo­derne! Ce­lui qui ap­pa­raît est si­gné Mar­tin Q. Par­ry, de l’Uni­ver­si­té de l’Il­li­nois et James I. P. Scu­glia, de l’Uni­ver­si­té du Mas­sa­chu­setts, et s’in­ti­tule « The dia­lec­tic pa­ra­digm of consen­sus in the works of Eco » (« Le pa­ra­digme dia­lec­tique du consen­sus dans l’oeuvre d’Eco»).

Ce grand n’im­porte quoi cite abon­dam­ment Jean Bau­drillard et Jacques Der­ri­da, et semble bien sa­vant. Il est l’un des 16,9 mil­lions de textes conçus de fa­çon aléa­toire de­puis 2000 par l’ou­til créé par An­drew C. Bul­hak.

Au­jourd’hui, les émules de Sokal ne se privent pas. Dans Cogent So­cial Sciences, les Amé­ri­cains Pe­ter Bo­ghos­sian et James Lind­say ont pro­duit une ab­sur­di­té in­ti­tu­lée «Le pé­nis concep­tuel en tant que construc­tion so­ciale» (19 mai 2017). Les membres de l’im­pro­bable Groupe in­dé­pen­dant de re­cherche so­ciale du Sud-Est af­firment que le phal­lus, in­ven­tion idéo­lo­gique, est le grand res­pon­sable de la culture du viol qui sé­vit en Oc­ci­dent.

L’édi­teur a ai­mé. Ce canular suc­cède à ce­lui de l’in­exis­tant Jean-Pierre Trem­blay, pro­fes­seur à «l’Uni­ver­si­té de La­val», qui dé­bou­lonne la pen­sée d’une autre tête d’af­fiche post­mo­derne, Mi­chel Maf­fe­so­li, fon­da­teur de la re­vue So­cié­tés.

Ces dé­mons­tra­tions par la dé­ri­sion n’ap­pro­fon­dis­sen­telles pas le fos­sé qui sé­pare les hu­ma­ni­tés et les autres sciences ? Ne rendent-elles pas ris­quée la grande pous­sée des an­nées 2000 vers l’in­ter­dis­ci­pli­na­ri­té, voire la trans­dis­ci­pli­na­ri­té qui est de­ve­nue un cri­tère d’at­tri­bu­tion de sub­ven­tion dans les grands or­ga­nismes de fi­nan­ce­ment de la re­cherche ? « Tous ces ca­nu­lars sont ri­go­los, mais ils ne changent pas grand-chose», ob­serve Jean Bric­mont.

À part quelques « like » sur les ré­seaux so­ciaux, ils n’ébranlent pas l’ins­ti­tu­tion comme a pu le faire l’af­faire Sokal. Et avec la mon­tée des re­vues pré­da­trices di­ri­gées par des édi­teurs qui font payer les au­teurs pour la pu­bli­ca­tion d’ar­ticles qui n’ont au­cune lé­gi­ti­mi­té, le pu­blic risque de s’éga­rer.

À son avis, les ponts entre les hu­ma­ni­tés et les sciences phy­si­co-ma­thé­ma­tiques sont en­core sou­hai­tables, mais pour mé­ri­ter le titre de phi­lo­sophe ou de so­cio­logue des sciences, il faut for­cé­ment se do­ter d’une for­ma­tion scien­ti­fique com­plé­men­taire. Une maî­trise en phy­sique ou en bio­lo­gie lui ap­pa­raît une condi­tion mi­ni­male.

Pour Nor­mand Baillar­geon, pas né­ces­saire d’al­ler si loin pour en­ri­chir notre culture scien­ti­fique. La so­cié­té de l’in­for­ma­tion per­met à tout hon­nête ci­toyen de s’ini­tier aux sciences de fa­çon au­to­di­dacte. «On peut comp­ter sur de re­mar­quables ou­vrages de vul­ga­ri­sa­tion pour ap­pri­voi­ser les concepts les plus fon­da­men­taux de la phy­sique ou de la bio­lo­gie, donne-t-il comme exemple. Les jour­na­listes scien­ti­fiques font un tra­vail re­mar­quable pour nous ai­der à nous y re­trou­ver.»

Le phi­lo­sophe fran­çais Pas­cal En­gel es­time que la « pen­sée glis­sante et cha­toyante d’un Bru­no La­tour, l’une des prin­ci­pales cibles de Sokal, n’a rien per­du de son pou­voir de sé­duc­tion». Il se dé­sole que les Im­pos­tures n’aient pas mis fin à « l’obs­cu­ran­tisme de toute une par­tie de la pro­duc­tion en cri­tique lit­té­raire, en phi­lo­so­phie et en sciences so­ciales ».

« La French Theo­ry a certes vé­cu, et le construc­ti­visme en phi­lo­so­phie des sciences ne fait plus re­cette, mais des idéo­logues dog­ma­tiques comme Alain Ba­diou et Zla­vo Zi­zek tiennent tou­jours le haut du pa­vé, en France comme ailleurs », af­firme-t-il.

Il ap­pelle à la ré­sis­tance de la pen­sée cri­tique en re­trou­vant une ri­gueur in­tel­lec­tuelle

«On peut comp­ter sur de re­mar­quables ou­vrages de vul­ga­ri­sa­tion pour ap­pri­voi­ser les concepts les plus fon­da­men­taux, de la phy­sique ou de la bio­lo­gie par exemple Le phi­lo­sophe Nor­mand Baillar­geon

qui n’au­rait ja­mais dû quit­ter les uni­ver­si­tés. Mal­heu­reu­se­ment, celles-ci sont de nos jours un peu fri­leuses de­vant les vé­ri­tables dé­bats.

«Il y a même des pen­seurs pour nous dire que la rai­son n’au­ra ja­mais de pou­voir sur les es­prits et que les faits ne nous fe­ront ja­mais chan­ger d’avis », conclut le pro­fes­seur à l’École des hautes études en sciences so­ciales de Pa­ris.

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IL­LUS­TRA­TION TIFFET

Le spec­ta­cu­laire canular d’Alan Sokal, pro­fes­seur de phy­sique à l’Uni­ver­si­té de New York et ama­teur de phi­lo­so­phie, avait se­coué des mo­nu­ments de l’école fran­çaise il y a de ce­la deux dé­cen­nies.

COL­LEC­TION PER­SON­NELLE

Ma­thieu-Ro­bert Sau­vé

Le livre pu­blié en 1997

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