La GRC ne po­se­ra plus de ques­tions abu­sives

Le Devoir - - LA UNE - LI­SA-MA­RIE GER­VAIS

«Trou­blant », « cho­quant », « dis­cri­mi­na­toire ». Un ques­tion­naire qu’a fait pas­ser la Gen­dar­me­rie royale du Ca­na­da à des de­man­deurs d’asile in­ter­cep­tés à la fron­tière a sus­ci­té une ava­lanche de cri­tiques parce qu’il semble ci­bler les mu­sul­mans. Ayant eu lui­même des « in­quié­tudes », le mi­nistre de la Sé­cu­ri­té pu­blique, Ralph Goo­dale, a ju­gé « in­ap­pro­prié » cet ou­til, qui a fi­na­le­ment été sus­pen­du mer­cre­di.

«Comment vous sen­tez-vous par rap­port aux femmes qui ne portent pas le hid­jab […] ?» «Quelle est votre opi­nion à pro­pos du Groupe État is­la­mique, des ta­li­bans, etc. ? » « Pra­ti­quez-vous votre re­li­gion ? Si oui, à quelle fré­quence?» Ce sont là quelques-unes des 40 ques­tions d’un guide d’en­tre­vue uti­li­sé par les agents de la GRC lors de leurs in­ter­ven­tions cet été dans les en­vi­rons de La­colle au Qué­bec, ob­te­nu par le To­ron­to Star.

«Ce sont des ques­tions qui ne sont pas du tout per­ti­nentes. Je peux ne pas être d’ac­cord avec quel­qu’un sur le plan re­li­gieux, mais ça ne veut pas dire pour au­tant que la per­sonne est une me­nace pour la sé­cu­ri­té», s’est in­di­gné Mit­chell Gold­berg, pré­sident de l’As­so­cia­tion ca­na­dienne des avo­cats et avo­cates en droit des ré­fu­giés (ACAADR). « Ça me semble être un ques­tion­naire sur les va­leurs, le genre de ques­tions po­sées par les can­di­dats au lea­der­ship conser­va­teur. »

Au­cune des ques­tions ne fai­sant al­lu­sion à une re­li­gion autre que l’is­lam, ce «fil­trage» est «ex­trê­me­ment trou­blant», a ré­agi pour sa part le Nou­veau Par­ti dé­mo­cra­tique par voie de com­mu­ni­qué. « Le nombre de fois que quel­qu’un prie ne de­vrait avoir au­cune in­ci­dence sur son sta­tut de ré­fu­gié. Ce­la ne re­flète pas qui nous sommes », a dé­cla­ré Jen­ny Kwan, sa porte-pa­role en ma­tière d’im­mi­gra­tion et de ré­fu­giés.

Les po­li­ciers fé­dé­raux ont fran­chi une fron­tière avec un ques­tion­naire ci­blant les mu­sul­mans

C’est un exer­cice «ten­dan­cieux et dis­cri­mi­na­toire », croit le di­rec­teur du Centre de re­cherche-ac­tion sur les re­la­tions ra­ciales (CRARR), Fo Nie­mi. «Qu’est-ce qu’on est en train de re­cher­cher avec ce genre de ques­tions? Quel mes­sage on est en train de don­ner? Il faut que le mi­nistre exa­mine ça de près.»

Une preuve de dis­cri­mi­na­tion

Pour plu­sieurs mi­li­tants des droits de la per­sonne, ce ques­tion­naire est la preuve d’une in­tui­tion du mi­lieu: la dis­cri­mi­na­tion sys­té­mique existe bel et bien au sein des forces de l’ordre. «On sa­vait dé­jà qu’il y avait du pro­fi­lage ra­cial à la fron­tière», sou­tient Émi­lie Ni­co­las, pré­si­dente de Qué­bec in­clu­sif. « Sou­vent, on nous ra­conte l’ex­pé­rience des gens qui vivent le pro­fi­lage ra­cial, mais on n’a pas de do­cu­ment tan­gible qui dit “Voi­ci la po­li­tique of­fi­cielle du pro­fi­lage”, mais ce qui est in­té­res­sant avec ce ques­tion­naire-là, c’est qu’il n’y a pas de fu­mée sans feu. Et ce ques­tion­naire est le feu. »

Co­pré­sident de l’As­so­cia­tion des mu­sul­mans et des Arabes pour la laï­ci­té au Qué­bec (AMALQué­bec), Ha­roun Bouaz­zi n’est pas non plus sur­pris de cette pra­tique de la GRC. «Il y a des biais évi­dents dans les ap­pa­reils de sé­cu­ri­té ca­na­diens en­vers les mu­sul­mans, a-t-il fait re­mar­quer. C’est un exemple pa­tent du ra­cisme des ins­ti­tu­tions où on as­so­cie à une re­li­gion une cul­ture qui se­rait par dé­fi­ni­tion dan­ge­reuse.»

Pour lui, ce­la est une at­teinte aux droits des ré­fu­giés, en­châs­sé dans le droit et les conven­tions in­ter­na­tio­nales. «L’ac­cueil d’un ré­fu­gié ne dé­pend pas de ce qu’il pense, mais de son risque d’être tor­tu­ré ou tué dans son pays d’ori­gine. C’est vrai­ment ne pas sa­voir ce que c’est que d’être ré­fu­gié que de po­ser ces ques­tions-là. »

Même s’il juge ce­la « cho­quant », Me Gold­berg ne veut pas spé­cu­ler sur le ca­rac­tère sys­té­mique de la dis­cri­mi­na­tion, mais il sou­haite que les don­nées soient dé­truites pour qu’il n’y ait pas de pré­ju­dice pour les de­man­deurs d’asile.

Ques­tion­naire sus­pen­du

Le ques­tion­naire n’est plus uti­li­sé, mais quand et pen­dant com­bien de temps il l’a été? Le De­voir n’a pas pu ob­te­nir des ré­ponses pré­cises de la part de la GRC. Il n’a pas non plus été pos­sible de sa­voir si ce ques­tion­naire a été sou­mis sys­té­ma­ti­que­ment à toute per­sonne in­ter­cep­tée ou seule­ment à celle ayant l’is­lam comme re­li­gion. « Toutes les ques­tions ne sont pas po­sées. C’est seule­ment un guide», a néan­moins in­di­qué par cour­riel An­nie Delisle, aux re­la­tions médias de la GRC.

Le ques­tion­naire n’au­rait été uti­li­sé que pour les de­man­deurs d’asile ar­ri­vés par le che­min Rox­ham aux en­vi­rons de La­colle. Cette an­née, ils ont été en­vi­ron 12 000 à ar­ri­ver au Qué­bec de cette ma­nière, fuyant le cli­mat d’hos­ti­li­té du gou­ver­ne­ment Trump. Mme Delisle a rap­pe­lé que tra­ver­ser la fron­tière par un autre en­droit que le poste-fron­tière est une in­frac­tion et que, en pa­reille si­tua­tion, la GRC doit ef­fec­tuer une

éva­lua­tion pré­li­mi­naire des risques pour vé­ri­fier les liens d’une per­sonne avec une ac­ti­vi­té illé­gale ou le crime or­ga­ni­sé.

Pour sa part, le Nou­veau Par­ti dé­mo­cra­tique en­tend ta­lon­ner le gou­ver­ne­ment li­bé­ral pour avoir des ré­ponses. «De deux choses l’une: le mi­nistre était au cou­rant de cette pra­tique et n’a rien fait, ou en­core il n’a pas de contrôle sur les pra­tiques qui sont uti­li­sées», a af­fir­mé Mat­thew Du­bé, porte-pa­role du NPD en ma­tière de sé­cu­ri­té pu­blique et de pro­tec­tion ci­vile.

Plu­sieurs sou­haitent que cette ques­tion soit por­tée de­vant le co­mi­té à la Chambre des com­munes qui mène ac­tuel­le­ment des au­diences sur «les formes de ra­cisme et de dis­cri­mi­na­tion re­li­gieuse sys­té­miques.» Ces au­diences, qui se ter­minent le 10 no­vembre, se tiennent dans la fou­lée de la mo­tion 103, pi­lo­tée par la dé­pu­tée li­bé­rale Iq­ra Kha­lid, qui ap­pe­lait no­tam­ment à condam­ner l’is­la­mo­pho­bie.

CHARLES KRUPA LA PRESSE CA­NA­DIENNE

À Saint-Ber­nard-de-La­colle, en août der­nier, un agent de la GRC avi­sait les mi­grants que tra­ver­ser la fron­tière en de­hors des postes fron­ta­liers était illé­gal. De­ve­nues de­man­deurs du sta­tut de ré­fu­gié, ces mêmes per­sonnes de­vaient ré­pondre à un ques­tion­naire que même le mi­nistre fé­dé­ral de la Sé­cu­ri­té pu­blique a ju­gé « in­ap­pro­prié ».

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