Va­nes­sa Red­grave, la mi­li­tante

Pour son pre­mier do­cu­men­taire, l’ac­trice jette sa lu­mière sur les ré­fu­giés et ceux qui les se­courent

Le Devoir - - LA UNE - FRAN­ÇOIS LÉVESQUE

Avec son tout pre­mier do­cu­men­taire en tant que réa­li­sa­trice, l’ac­trice Va­nes­sa Red­grave fait oeuvre de sen­si­bi­li­sa­tion en at­ti­rant l’at­ten­tion sur le sort des ré­fu­giés en Eu­rope.

En sep­tembre 2015, la vi­sion de la dé­pouille d’Alan Kur­di, trois ans, sur une plage turque ébran­la le monde. Le pe­tit ré­fu­gié sy­rien avait pé­ri noyé avec sa mère et son frère. Co­mé­dienne en­ga­gée s’il en est,

Va­nes­sa Red­grave, émue comme tant d’autres par cette tra­gé­die, vou­lut faire quelque chose pour éveiller les consciences. C’est ain­si que l’im­mense ac­trice réa­li­sa, à 80 ans, son tout pre­mier do­cu­men­taire, Dou­leur de la mer (Sea Sor­row), dé­voi­lé en pro­jec­tion spé­ciale à Cannes et pré­sen­té sa­me­di au Fes­ti­val du nou­veau cinéma.

Le titre est ti­ré d’une ré­plique de la pièce La tem­pête, de Sha­kes­peare. Pros­pe­ro parle de « sea sor­row » pour évo­quer le sort de sa fille et lui qui, chas­sés de Mi­lan, se sont ré­fu­giés sur une île (Ralph Fiennes joue la scène). Ha­bi­tuée du ré­per­toire sha­kes­pea­rien, Va­nes­sa Red­grave dresse des pa­ral­lèles entre les mots du barde et le sort des ré­fu­giés ac­tuels, évo­quant en­core, dans un re­por­tage fil­mé dans le camp de ré­fu­giés de Ca­lais, Ri­chard III.

Dou­leur de la mer est très per­son­nel et ponc­tué de ré­mi­nis­cences, sur­tout de l’en­fance de la réa­li­sa­trice du­rant la Deuxième Guerre mon­diale, mais aus­si de sa par­ti­ci­pa­tion, en 1956, à l’aide aux ré­fu­giés de la ré­vo­lu­tion hon­groise. Son fils, Car­lo Ne­ro, en est le pro­duc­teur.

«Je vou­lais ai­der les gens à ré­flé­chir, ré­sume Va­nes­sa Red­grave au su­jet de sa dé­marche. Nous n’avons pas “construit” le film; nous n’avions pas de scé­na­rio. Le film a… pris forme.»

Prises de pa­role

Tour­né en Grèce, en Ita­lie, en France et au Li­ban (où Va­nes­sa Red­grave ren­con­tra ja­dis des ré­fu­giés palestiniens pour le do­cu­men­taire The Pa­les­ti­nian), Dou­leur de la mer donne d’em­blée la pa­role à un ré­fu­gié, Ha­mi­di, jeune homme de 22 ans ayant fui l’Af­gha­nis­tan.

«Je suis par­ti parce qu’il y avait tou­jours la guerre dans mon pays. Un jour, des Amé­ri­cains ont fait ir­rup­tion dans notre mai­son et ont com­men­cé à tout fouiller. J’étais pe­tit et j’avais peur, et je criais “Non! Non!” L’un d’eux a tué ma mère. Il lui a ti­ré une balle entre les deux yeux, de­vant moi, pour que je me taise. J’ai crié en­core plus fort, et ils ont exé­cu­té mon père. Je me suis sau­vé par peur qu’ils me tuent moi aus­si. »

Bru­tal de so­brié­té, le témoignage sai­sit, à l’ins­tar de la suite. Per­cu­tantes, les pre­mières mi­nutes montrent une suc­ces­sion de gros plans d’yeux de ré­fu­giés. S’en­chaînent, poi­gnants, les ré­cits de pau­vre­té, de pa­rents tués, de contrées bom­bar­dées.

En en­tre­vue, Car­lo Ne­ro rap­pelle : « On ou­blie trop sou­vent que les ré­fu­giés ne quittent pas leur pays pour le plai­sir. Ils sont la plu­part du temps for­cés de le faire, no­tam­ment parce qu’ils sont per­sé­cu­tés. »

« Sans fron­tière… » mur­mure Va­nes­sa Red­grave en fran­çais.

Ap­prendre du pas­sé

De fait, il se dé­gage de Dou­leur de la mer cette im­pres­sion que la no­tion même de fron­tière est ar­bi­traire. Car­lo Ne­ro abonde: « Les fron­tières existent, bien sûr, mais elles se trouvent sur­tout dans l’es­prit des gens.» «Elles sont main­te­nues d’abord par in­té­rêt com­mer­cial », pour­suit Va­nes­sa Red­grave.

« Exac­te­ment, ajoute son fils. Des in­té­rêts com­mer­ciaux, et po­li­tiques, mais il s’agit au fond d’une vue de l’es­prit. Les fron­tières sont là uni­que­ment parce que des hu­mains l’ont dé­ci­dé. Ils main­tiennent cette idée et im­posent cette idée. »

Le pro­duc­teur, pour illus­trer les dan­gers in­hé­rents à cette vi­sion du monde, re­vient sur la mon­tée du na­zisme en Al­le­magne au cours des an­nées 1930, rap­pe­lant comment ses te­nants réus­sirent à mettre en avant un « na­tio­na­lisme in­té­griste » qui me­na à l’Ho­lo­causte.

«Les na­zis ont fait pas­ser cette idée au­près des Al­le­mands en pro­fi­tant d’un contexte éco­no­mique dif­fi­cile», ré­sume-t-il.

«Et à cause de la fai­blesse de l’op­po­si­tion so­cio­dé­mo­crate et des po­li­tiques de Sta­line… » note Va­nes­sa Red­grave.

La Deuxième Guerre mon­diale, on l’a dit, est très pré­sente dans le film. Dès sa pre­mière in­ter­ven­tion, la réa­li­sa­trice re­vient sur la Dé­cla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’homme, énon­cée après le conflit. C’est là un des en­jeux fon­da­men­taux de son film.

Res­pon­sa­bi­li­té mé­dia­tique

Fait in­té­res­sant, l’un des évé­ne­ments aux­quels Dou­leur de la mer a été convié est le Fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du film des droits hu­mains de Nu­rem­berg, où se tint le pro­cès des forces al­liées contre les res­pon­sables du IIIe Reich. Va­nes­sa Red­grave dit y avoir été té­moin d’une grande bien­veillance en­vers les ré­fu­giés.

«Nous avons eu là-bas une ren­contre très im­por­tante avec le pré­sident de l’Of­fice fé­dé­ral pour l’im­mi­gra­tion et les ré­fu­giés. Nous avons consta­té en dis­cu­tant avec nombre d’Al­le­mands com­bien ils se pré­oc­cupent des droits de la per­sonne et des po­li­tiques tran­chantes de l’UCS [Union chré­tien­ne­so­ciale], qu’ils pensent que l’“alt-right”, l’Al­ter­na­tive für Deut­schland [Al­ter­na­tive pour l’Al­le­magne], est un par­ti fas­ciste… Nous avons ap­pris une mul­ti­tude de choses hor­ri­fiantes, mais en même temps, nous avons consta­té la vo­lon­té réelle des gens d’ai­der les ré­fu­giés. »

Ce vo­let po­si­tif, Va­nes­sa Red­grave pré­cise que son fils et elle n’en au­raient rien su s’ils n’avaient pas fait le film. « Nous ne l’au­rions cer­tai­ne­ment pas ap­pris par les médias», pour­sui­telle. « Ils n’en ont plus que pour la mon­tée des ex­tré­mismes an­ti-ré­fu­giés», in­ter­vient Car­lo Ne­ro. «Les médias ne rap­portent pas le sou­tien concret, et constant, que four­nit le peuple al­le­mand », se dé­sole Va­nes­sa Red­grave.

Ini­tia­tives po­si­tives

Des pro­pos qui font écho à ceux de lord Al­fred Dubs, un par­ti­ci­pant qui s’est bat­tu pour que l’An­gle­terre ac­cepte 3000 en­fants ré­fu­giés en 2015-2016. Il est lui-même un en­fant du Kin­der­trans­port, opé­ra­tion hu­ma­ni­taire ayant vu l’An­gle­terre ac­cueillir 10 000 en­fants, sur­tout juifs, lors de la Deuxième Guerre mon­diale. Dans le do­cu­men­taire, lord Dubs re­marque que le gou­ver­ne­ment a adop­té sa pro­po­si­tion grâce sur­tout aux pres­sions de la po­pu­la­tion qui, pré­cise-t-il, a fait fi «des hor­reurs qu’écri­vaient les médias sur les ré­fu­giés ».

Du même coup, on re­pense à la pré­sen­ta­trice Ani­ta Ra­ni qui, dans le film, confie: « La rhé­to­rique am­biante nous éloigne de l’hu­ma­ni­té, et je suis ve­nue ici pour être en­tou­rée de gens qui res­sentent ça, et pour re­trou­ver cette cer­ti­tude que nous ap­par­te­nons tous au genre hu­main.»

C’est là, au fond, le but ul­time du do­cu­men­taire: abor­der l’en­jeu des ré­fu­giés en met­tant l’ac­cent sur les ini­tia­tives po­si­tives, et sur­tout en cé­lé­brant le cou­rage des ré­fu­giés.

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