Ac­tua­li­tés › La le­çon ca­ta­lane.

Le Devoir - - LA UNE - CH­RIS­TIAN RIOUX

Les Ca­ta­lans pour­ront-ils évi­ter la dis­lo­ca­tion na­tio­nale que connaît le Qué­bec de­puis 1995? La chro­nique de Ch­ris­tian Rioux.

En 2010, le gou­ver­ne­ment de la Ca­ta­logne avait ban­ni les cor­ri­das. La dé­ci­sion égra­ti­gnait un im­por­tant sym­bole cultu­rel his­pa­nique. Elle eut beau être an­nu­lée quelques an­nées plus tard par la Cour consti­tu­tion­nelle, presque toutes les arènes de la Ca­ta­logne furent conver­ties en centres com­mer­ciaux ou en salles de spec­tacle. Sou­vent, d’ailleurs, sans res­pec­ter les qua­li­tés ar­chi­tec­tu­rales de ces bâ­ti­ments.

Mais cette in­ter­dic­tion n’em­pêche pas les Ca­ta­lans de pra­ti­quer avec un art consom­mé la tau­ro­ma­chie po­li­tique avec ses feintes, ses es­quives et ses ef­fets de manche. Tout l’art du to­re­ro consiste à faire se mou­voir la bête au­tour de lui sans ja­mais re­cu­ler ni mon­trer la moindre ap­pré­hen­sion. Bref, à frô­ler la mort en de­meu­rant im­pas­sible.

De­puis quelques jours, c’est à ce genre d’ara­besques que se livrent les pré­si­dents ca­ta­lan et es­pa­gnol. Der­rière les ap­pels au dia­logue de l’un et la fer­me­té de l’autre se dé­roule un pé­rilleux duel.

De­puis le ré­fé­ren­dum du 1er oc­tobre, au­quel seule­ment 43% des élec­teurs ont pu par­ti­ci­per, les na­tio­na­listes ca­ta­lans marchent sur un fil. À l’ex­cep­tion des élus d’ex­trême gauche de la CUP, ils ont conscience d’avoir at­teint un som­met dans leur dé­marche au­to­no­miste. Mal­gré des pour­par­lers dif­fi­ciles au sein de la coa­li­tion in­dé­pen­dan­tiste, la ma­jo­ri­té est convain­cue de la né­ces­si­té de faire une pause sans pour au­tant se re­nier.

Voi­là qui ex­plique cette «dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance» faite par le pre­mier mi­nistre Carles Puig­de­mont, qui n’en est pas vrai­ment une. Voi­là qui ex­plique cette pro­po­si­tion de «mé­dia­tion» dont l’ob­jec­tif im­pli­cite se­rait l’or­ga­ni­sa­tion d’un nou­veau ré­fé­ren­dum à l’image de ce­lui qui s’est te­nu en Écosse. Voi­là qui ex­plique ces ap­pels au dia­logue, qui visent à faire por­ter à Ma­drid l’odieux d’une éven­tuelle sus­pen­sion de l’au­to­no­mie ca­ta­lane comme elle a dû por­ter l’odieux de la ré­pres­sion qui s’est abat­tue sur un scru­tin pour­tant lé­gi­time et pa­ci­fique, à dé­faut d’être lé­gal.

À Ma­drid, où l’on cé­lé­brait hier la fête na­tio­nale, le pré­sident Ma­ria­no Ra­joy n’avait d’autre choix, lui non plus, que de se mon­trer ferme. D’où cette me­nace de sus­pendre l’au­to­no­mie de la Ca­ta­logne. Une me­nace pour­tant sans cesse re­por­tée par de nou­veaux dé­lais et de nou­veaux ul­ti­ma­tums. À moins d’écou­ter les illu­mi­nés comme l’écri­vain Ma­rio Var­gas Llo­sa prêts à en dé­coudre, on voit mal comment Ma­drid pour­rait jus­ti­fier de­vant l’Eu­rope au­jourd’hui à l’écoute d’écra­ser une mouche à l’aide d’une mas­sue. Sans ou­blier le risque évident que celle-ci vous re­tombe sur le pied.

Certes, la par­tie qui se joue n’est pas ter­mi­née et une fin tra­gique n’est pas à ex­clure. No­tons pour­tant qu’en deux pe­tites se­maines, les na­tio­na­listes ca­ta­lans ont fait quelques gains ma­jeurs. D’abord, même sans ap­puis à l’étran­ger, ils ont in­ter­na­tio­na­li­sé leur cause, exac­te­ment comme de Gaulle l’avait fait pour le Qué­bec en 1967. Ils ont en­suite mon­tré qu’en Espagne, la jus­tice était à la botte du pou­voir po­li­tique. Que pen­ser en ef­fet d’une dé­mo­cra­tie où l’on confisque des t-shirts in­dé­pen­dan­tistes comme au Qué­bec, pen­dant un cer­tain mois d’oc­tobre, on confis­quait les oeuvres de Sta­line, de Lé­nine et même… de Ra­cine? Avouons-le, il ré­gnait à Bar­ce­lone avant le 1er oc­tobre un cu­rieux par­fum d’Oc­tobre 70.

Consta­tons une der­nière chose, et non la moindre. Mer­cre­di, de­vant le Congrès, Ma­ria­no Ra­joy a eu beau bom­ber le torse, la vé­ri­table nou­velle était dans l’ac­cord pas­sé du­rant la nuit entre le Par­ti po­pu­laire et les so­cia­listes du PSOE afin de rou­vrir le dos­sier consti­tu­tion­nel. Une po­si­tion à la­quelle Ra­joy s’était tou­jours re­fu­sé jusque-là.

Mal­gré un ré­fé­ren­dum ban­cal, les Ca­ta­lans sont peut-être en passe d’ob­te­nir plus que les Qué­bé­cois n’ont ja­mais ob­te­nu avec deux ré­fé­ren­dums pour­tant te­nus dans les règles de l’art. Contrai­re­ment à Jean Chré­tien en 1998, Ma­ria­no Ra­joy n’a pas dit « le ma­ga­sin gé­né­ral est fer­mé» ! Il vient même d’af­fir­mer le contraire. Si on évite le pire dans les jours qui viennent, on peut rai­son­na­ble­ment s’at­tendre à ce que, dans quelques mois, une ré­forme du sta­tut des au­to­no­mies au­jourd’hui sou­hai­tée par les deux prin­ci­paux par­tis d’Espagne ac­corde à Bar­ce­lone de nou­velles com­pé­tences, alors que l’odieuse ré­forme consti­tu­tion­nelle ca­na­dienne de 1982 avait au contraire ré­duit celles du Qué­bec.

Certes, la Ca­ta­logne n’est pas le Qué­bec. Mais ce qui vient de s’y pas­ser nous rap­pelle que l’in­dé­pen­dance n’est ja­mais une si­né­cure. Elle consti­tue tou­jours une rup­ture ra­di­cale de l’ordre po­li­tique, que l’on pour­rait même qua­li­fier de «ré­vo­lu­tion­naire». Rien n’est joué à Bar­ce­lone et le pire est en­core pos­sible. Mais si, en at­ten­dant des jours meilleurs, l’es­ca­lade des der­nières se­maines de­vait ap­por­ter aux Ca­ta­lans quelques pré­cieux gains consti­tu­tion­nels, elle n’au­rait pas été inu­tile. Cette «pause», si elle se concré­tise, pour­rait alors évi­ter cette lente dis­lo­ca­tion na­tio­nale et mo­rale qui suit les dé­faites tra­giques et que connaît le Qué­bec de­puis 1995. Puissent les Ca­ta­lans conser­ver cette ex­tra­or­di­naire joie de vivre, cette belle «convi­ven­cia», comme ils disent, que l’on sen­tait dans toutes les ma­ni­fes­ta­tions de­puis deux se­maines. Elle est leur bien le plus pré­cieux.

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