Une loi sur la trans­pa­rence des mé­de­cins ?

Un géant phar­ma­ceu­tique prône la di­vul­ga­tion obli­ga­toire de tout avan­tage ob­te­nu par les pro­fes­sion­nels de la san­té par l’industrie du mé­di­ca­ment

Le Devoir - - ACTUALITÉS - PAU­LINE GRA­VEL

Le géant phar­ma­ceu­tique GlaxoS­mi­thK­line plaide pour que le Qué­bec em­boîte le pas à l’On­ta­rio et adopte une loi qui for­ce­rait les com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques et autres en­tre­prises de tech­no­lo­gies mé­di­cales à di­vul­guer toutes les sommes pré­cises qu’elles versent aux pro­fes­sion­nels de la san­té.

La Fé­dé­ra­tion des mé­de­cins spé­cia­listes du Qué­bec (FMSQ) croit ce­pen­dant qu’une telle loi se­rait inu­tile au Qué­bec étant don­né que le code de dé­on­to­lo­gie des mé­de­cins du Qué­bec en­cadre très étroi­te­ment les re­la­tions qu’ils en­tre­tiennent avec l’industrie.

Une telle loi est dé­jà en vi­gueur dans de nom­breux pays eu­ro­péens, en Aus­tra­lie, au Ja­pon et aux États-Unis.

Le Phy­si­cian Pay­ments Sun­shine Act adop­té par le pré­sident Oba­ma, par exemple, oblige les com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques à dé­cla­rer et à pré­ci­ser toutes les sommes de plus de 10$ qu’elles ont ac­cor­dées à des mé­de­cins pour pro­non­cer une con­fé­rence, sié­ger à un co­mi­té consul­ta­tif de la com­pa­gnie, en­sei­gner dans un pro­gramme d’édu­ca­tion mé­di­cale conti­nue ou as­sis­ter à un congrès mé­di­cal in­ter­na­tio­nal.

En On­ta­rio, le mi­nistre de la San­té a sou­mis ré­cem­ment un pro­jet de loi qui per­met­trait de rendre pu­bliques toutes les com­pen­sa­tions fi­nan­cières qu’ont re­çues les pro­fes­sion­nels de la san­té, dont les mé­de­cins, les phar­ma­ciens et les in­fir­mières, les hô­pi­taux et autres or­ga­ni­sa­tions de soins de san­té, ain­si que les as­so­cia­tions mé­di­cales et de pa­tients, de la part des fa­bri­cants de mé­di­ca­ments et de dis­po­si­tifs mé­di­caux.

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Faire la lu­mière sur ces pra­tiques est tout à fait né­ces­saire pour avoir un cer­tain mo­ni­to­ring et évi­ter les abus Marc-An­dré Ga­gnon, cher­cheur à la School of Pu­blic Po­li­cy & Ad­mi­nis­tra­tion de l’Uni­ver­si­té de Car­le­ton

Sou­ci de trans­pa­rence

Après avoir sa­lué l’ini­tia­tive de l’On­ta­rio, GlaxoS­mi­thK­line (GSK) es­père main­te­nant que Qué­bec pro­cé­de­ra à son tour.

Par sou­ci de trans­pa­rence, GSK pu­blie dé­jà le mon­tant glo­bal qu’elle a ver­sé aux mé­de­cins et or­ga­ni­sa­tions de soins de san­té du Ca­na­da au cours de l’an­née: soit 943 000$ en frais d’ho­no­raires liés à des ser­vices de pro­fes­sion­nels de la san­té et 1 192 000 $ en fi­nan­ce­ment d’or­ga­ni­sa­tions de soins de san­té en 2016.

Le cadre de cette di­vul­ga­tion vo­lon­taire glo­bale, à la­quelle ont aus­si adhé­ré neuf autres com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques, a été éla­bo­ré par l’As­so­cia­tion Mé­di­ca­ments no­va­teurs Ca­na­da.

«La mise en place par ce lob­by de l’industrie phar­ma­ceu­tique de ce sys­tème de di­vul­ga­tion vo­lon­taire ne per­met pas d’ana­ly­ser la dy­na­mique des conflits d’in­té­rêts», af­firme Marc-An­dré Ga­gnon, cher­cheur à la School of Pu­blic Po­li­cy & Ad­mi­nis­tra­tion de l’Uni­ver­si­té de Car­le­ton, à Ottawa.

«Faire la lu­mière sur ces pra­tiques est tout à fait né­ces­saire pour avoir un cer­tain mo­ni­to­ring et évi­ter les abus. Peu­têtre que ça ne fe­ra pas une grosse dif­fé­rence parce que les pra­tiques sont très propres au Qué­bec en ce qui concerne la pro­mo­tion phar­ma­ceu­tique au­près des mé­de­cins. Mais il faut se don­ner ces ou­tils-là parce que les abus peuvent aus­si prendre di­verses formes, comme la “sur­pres­crip­tion” — pres­crire des mé­di­ca­ments à des pa­tients qui n’en ont pas be­soin — et la “mal­pres­crip­tion”. »

Règles d’éthique

Le pré­sident du Col­lège des mé­de­cins du Qué­bec, le Dr Charles Ber­nard, af­firme que son or­ga­nisme «a mis sur pied des règles éthiques et dé­on­to­lo­giques très sé­vères vi­sant à éloi­gner les pres­sions des phar­ma­ceu­tiques de la pra­tique mé­di­cale et ain­si à pré­ser­ver l’in­dé­pen­dance pro­fes­sion­nelle» de ses membres.

«Dans ce do­maine, nous sommes en avance sur l’On­ta­rio », sou­ligne-t-il à l’ins­tar de sa consoeur la Dre Diane Francoeur, pré­si­dente de la FMSQ.

«Dans notre code de dé­on­to­lo­gie, il est clai­re­ment spé­ci­fié de­puis 2016 que le mé­de­cin ne doit pas re­ce­voir une com­mis­sion, une ris­tourne ou un avan­tage ma­té­riel d’une com­pa­gnie phar­ma­ceu­tique, à l’ex­cep­tion des re­mer­cie­ments d’usage et de ca­deaux de va­leur mo­deste», pré­cise la Dre Francoeur.

Elle ajoute que «tous les mé­de­cins qui au­ront été im­pli­qués dans des études sur un mé­di­ca­ment ou qui au­ront sié­gé à un co­mi­té consul­ta­tif — pour y ap­por­ter leur ex­per­tise afin de dé­ter­mi­ner la fa­çon dont un nou­veau mé­di­ca­ment pour­rait s’im­plan­ter au sein de l’ar­se­nal thé­ra­peu­tique dé­jà en place — de­vront ab­so­lu­ment dé­cla­rer leurs conflits d’in­té­rêts ».

L’industrie peut néan­moins conti­nuer de fi­nan­cer le dé­ve­lop­pe­ment pro­fes­sion­nel conti­nu des mé­de­cins et les congrès, mais ses dons doivent être ac­cor­dés «sans res­tric­tion et ne peuvent ser­vir à faire la pro­mo­tion de leurs mé­di­ca­ments».

«Est-ce qu’il y a des mé­de­cins qui re­çoivent se­crè­te­ment des ca­deaux? C’est par des en­quêtes qu’on pour­rait le dé­cou­vrir. Mais ça doit être très mar­gi­nal comme pra­tique au Qué­bec », croit le Dr Ro­bert, qui n’a par ailleurs au­cune ob­jec­tion à ce qu’on adopte une loi qui obli­ge­rait que soient pré­ci­sés les noms, les mon­tants et les rai­sons d’un don ou d’une ré­mu­né­ra­tion.

Le pré­sident du Col­lège des mé­de­cins s’in­ter­roge tou­te­fois sur la lé­ga­li­té de di­vul­guer ces in­for­ma­tions per­son­nelles.

Pré­séance de la loi

Avo­cat spé­cia­liste du monde phar­ma­ceu­tique, Me Jean H. Ga­gnon confirme que la Loi sur la pro­tec­tion des ren­sei­gne­ments pri­vés dans le sec­teur pri­vé in­ter­dit en ef­fet leur pu­bli­ca­tion.

«Mais s’il y a une nou­velle loi qui est adop­tée et qui dit qu’il doit y avoir di­vul­ga­tion, cette loi au­ra pré­séance sur la pre­mière. Comme pour les dons à un par­ti po­li­tique, par exemple, le nom des per­sonnes peut être men­tion­né», ex­plique-il.

De l’avis de la pré­si­dente de la FMSQ, « nous n’avons pas be­soin de lé­gi­fé­rer pour faire at­ter­rir ces bonnes pra­tiques dans le bu­reau des mé­de­cins, car le code de dé­on­to­lo­gie du Col­lège des mé­de­cins du Qué­bec fait dé­jà le tra­vail. A-t-on vrai­ment be­soin de dé­pen­ser des fonds pu­blics pour faire une com­mis­sion par­le­men­taire et des textes de loi pour don­ner l’im­pres­sion qu’on en fait plus?»

Me Jean H. Ga­gnon sou­ligne qu’une telle loi n’af­fec­te­rait pas les phar­ma­ciens puisque le pro­jet de loi no 92 adop­té en dé­cembre der­nier in­ter­dit que tout avan­tage lié à la vente de mé­di­ca­ments soit consen­ti aux phar­ma­ciens par les fa­bri­cants, gros­sistes et in­ter­mé­diaires, tels que les chaînes et en­seignes.

Un tel pro­jet de loi « n’est pas dans [les] car­tons [du mi­nistre] ac­tuel­le­ment », a af­fir­mé Ju­lie White, di­rec­trice du ca­bi­net du mi­nistre de la San­té et des Ser vices so­ciaux.

« Ce­la dit, c’est une me­sure qui pour­rait être in­té­res­sante. Nous al­lons suivre ce qui se passe en On­ta­rio. »

KIRS­TY WIG­GLES­WORTH AS­SO­CIA­TED PRESS

Par sou­ci de trans­pa­rence, GSK pu­blie dé­jà le mon­tant glo­bal qu’elle a ver­sé aux mé­de­cins et or­ga­ni­sa­tions de soins de san­té du Ca­na­da au cours de l’an­née.

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