Chro­nique d’un fan d’OD

Le Devoir - - IDEES - FA­BRICE VIL

Cette se­maine, Ju­lie Sny­der m’a ap­pe­lé pour sen­si­bi­li­ser des par­ti­ci­pantes d’Oc­cu­pa­tion double en re­gard d’en­jeux liés au ra­cisme. Il faut que je vous en parle. Lun­di après-mi­di, je lis que deux par­ti­ci­pantes d’OD, Joa­nie et Élo­die, ont en­tre­te­nu des pro­pos ra­cistes. Cha­cune d’entre elles a uti­li­sé le mot «nègre». Dans un cas, Élo­die et Joa­nie sont au bord d’une pis­cine et aper­çoivent des In­do­né­siens qui tra­vaillent dans une ri­zière. Elles disent se sen­tir comme des maîtres de­vant des es­claves. Élo­die dit: « Ils tra­vaillent comme des… Le mot “nègres”, c’est plate à dire. »

À une autre oc­ca­sion, Élo­die et Joa­nie font la vais­selle et Joa­nie dit: «Pour­quoi on s’im­pose ça, nous autres ? On n’est pas des n… Oh, j’al­lais dire de quoi de ra­ciste. On n’est pas des nègres.»

Ces pro­pos ont été dif­fu­sés sur OD La nuit, la ver­sion Web de l’émis­sion conte­nant des ex­traits in­édits. Des in­ter­nautes ont cap­té les images conte­nant ces pro­pos et les ont par­ta­gées sur les médias so­ciaux.

C’est dans ce contexte que j’ai re­çu un ap­pel de Ju­lie Sny­der, pro­duc­trice d’OD. Elle m’a par­lé de l’in­ci­dent, m’a po­sé des ques­tions sur l’in­ter­pré­ta­tion que j’en fai­sais et m’a de­man­dé de m’en­tre­te­nir avec elle, Élo­die et Joa­nie par té­lé­phone pour dis­cu­ter des en­jeux que sou­lèvent leurs pro­pos.

Lun­di, 23h20, drôle de bé­né­vo­lat: en­tre­te­nir une conver­sa­tion té­lé­pho­nique avec Ju­lie Sny­der, Élo­die et Joa­nie. Ex­pli­quer que le mot « nègre» est à pros­crire parce qu’il a his­to­ri­que­ment été uti­li­sé pour dé­si­gner pé­jo­ra­ti­ve­ment les Noirs.

J’ai aus­si ex­pli­qué à Joa­nie que le fait même d’as­so­cier men­ta­le­ment les Noirs à une tâche qu’elle juge ne pas être à sa hau­teur est ra­ciste.

«Mais je suis une per­sonne em­pa­thique!» «Le pre­mier gars que j’ai em­bras­sé est Noir ! » « Je re­garde Tre­vor Noah. Toi, tu le connais-tu?» Ça ne change rien, les filles.

Le pro­blème avec l’idée du ra­cisme, c’est qu’on l’as­so­cie gé­né­ra­le­ment aux actes in­ten­tion­nels de vi­lains. Pen­sons KKK et néo­na­zis. On s’ima­gine donc que le ra­cisme est le pire des dé­lits, dont on ne peut ja­mais soi-même être l’au­teur.

Le ra­cisme le plus cou­rant est pour­tant un phé­no­mène or­di­naire qui se ma­ni­feste dans nos pe­tits gestes et pen­sées quo­ti­diens, même quand on a de bonnes in­ten­tions. Un peu comme des blagues de mo­noncles sexistes. Son im­pact est néan­moins bles­sant ou au­tre­ment pré­ju­di­ciable pour les per­sonnes qui en sont vic­times. De moins bons em­plois, par exemple.

En prin­cipe, on de­vrait pou­voir exa­mi­ner le ra­cisme avec cu­rio­si­té puis­qu’il fait par­tie de l’ex­pé­rience hu­maine. Or, en rai­son de l’idée im­par­don­nable qu’on en a, la per­sonne qui en est l’au­teure a sou­vent de la dif­fi­cul­té à conci­lier qu’elle puisse à la fois être une bonne per­sonne et en­tre­te­nir des pen­sées ou des pro­pos ra­cistes.

À mon avis, c’est ce qui ex­plique que, dans la vi­déo d’ex­cuses qu’OD a pu­bli­que­ment par­ta­gée quelques heures après notre conver­sa­tion, on voit Élo­die et Joa­nie, la mine dé­con­fite, te­nir des pro­pos mal­adroits. À mon sens, leurs ex­cuses re­flètent la dif­fi­cul­té de l’introspection à la­quelle elles sont confron­tées et l’état de l’ap­pren­tis­sage qu’elles amorcent.

L’in­di­gna­tion face aux pro­pos de Joa­nie et d’Élo­die est lé­gi­time. Mais il ne fau­drait pas non plus faire d’elles des boucs émis­saires. Après tout, OD est une téléréalité. Iro­ni­que­ment, cet in­ci­dent nous au­ra per­mis d’exa­mi­ner une par­tie de… notre réa­li­té.

De toute ma­nière, Ju­lie Sny­der et son en­tre­prise ne sont-elles pas les pre­mières res­pon­sables de cet in­ci­dent ? Oui. Et elles l’as­sument.

Des ex­pli­ca­tions que j’ai re­çues, je com­prends que la mon­teuse a bâ­clé le tra­vail de fil­trage qui était de sa res­pon­sa­bi­li­té. Elle se­ra dé­sor­mais «af­fec­tée à d’autres tâches» et il y au­ra deux per­sonnes res­pon­sables du mon­tage.

Des im­pres­sions que je tire des in­ter­ac­tions que Ju­lie Sny­der et moi avons eues, je com­prends qu’elle ne connaît pas tous les te­nants et abou­tis­sants du ra­cisme. Elle a par contre te­nu à s’en in­for­mer à tra­vers nos échanges et a in­sis­té pour qu’on en dis­cute mer­cre­di à l’émis­sion OD +, dans la­quelle des chro­ni­queurs com­mentent ce qui se passe chez les par­ti­ci­pants d’OD. Il au­rait été fa­cile de pu­blier un com­mu­ni­qué et d’exi­ger des ex­cuses des par­ti­ci­pantes, sans plus. On a même dé­jà vu des pro­duc­teurs de sa trempe nier leur faute dans des cir­cons­tances si­mi­laires. L’idée de pro­fi­ter de l’oc­ca­sion pour dis­cu­ter ou­ver­te­ment de ra­cisme est à sa­luer.

En­fin, le tra­vail de Pro­duc­tions J n’est pas ter­mi­né, sa­chant qu’OD est l’émis­sion la plus re­gar­dée chez les 18-34 ans. Nos croyances et ju­ge­ments, qui in­cluent par­fois le ra­cisme ou en­core le sexisme, prennent ra­cine dans la cul­ture qu’en­tre­tiennent entre autres nos médias et notre télé. Les pro­duc­teurs des émis­sions les plus re­gar­dées contri­buent donc à fa­çon­ner qui nous sommes col­lec­ti­ve­ment. À quand des émis­sions qui al­lient cotes d’écoute et conte­nu édu­ca­tif ? Voi­là le plus grand dé­fi.

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