Le ca­ba­ret de la ré­sis­tance

L’évé­ne­ment Wei­mar New York à Mon­tréal trace des pa­ral­lèles entre la mon­tée des forces po­li­tiques conser­va­trices en Al­le­magne et le monde d’au­jourd’hui

Le Devoir - - WEEK-END - AN­DRÉANNE CHE­VA­LIER

Ins­pi­ré par l’ef­fer­ves­cence cultu­relle de la pé­riode Wei­mar de l’entre-deux-guerres en Al­le­magne et de l’es­prit dé­ca­dent de New York, le ca­ba­ret Wei­mar New York à Mon­tréal, pré­sen­té sa­me­di dans le cadre du fes­ti­val Phé­no­me­na, pro­met de di­ver­tir au­tant que de faire ré­flé­chir.

Plu­tôt que de ten­ter un pas­tiche des évé­ne­ments de l’époque ou de tom­ber dans une forme de nos­tal­gie, «le spec­tacle veut tra­cer des pa­ral­lèles entre la mon­tée des forces po­li­tiques conser­va­trices et le fas­cisme pen­dant la pé­riode de Wei­mar à Ber­lin et le monde d’au­jourd’hui », ex­plique en en­tre­vue le New-Yor­kais Earl Dax, di­rec­teur ar­tis­tique de ce ca­ba­ret.

«Il a été dé­ve­lop­pé pen­dant les pé­riodes les plus dé­cou­ra­geantes du gou­ver­ne­ment de George W. Bush. À ce mo­ment-là, on pen­sait que les choses ne pour­raient pas être pires… Main­te­nant, il y a des marches de na­tio­na­listes blancs dans les rues aux ÉtatsU­nis. Les pa­ral­lèles sont en­core plus frap­pants au­jourd’hui», pour­suit M. Dax, qui, quelques jours avant l’ar­ri­vée au pou­voir de Do­nald Trump, s’est éta­bli à Mon­tréal pour culti­ver une «cer­taine dis­tance». «C’est bien de mettre un filtre ca­na­dien sur le pay­sage po­li­tique amé­ri­cain ac­tuel­le­ment ! » confie-t-il dans un éclat de rire.

Après une qua­ran­taine de re­pré­sen­ta­tions en 11 ans aux États-Unis, le ca­ba­ret Wei­mar New York fait ain­si le saut pour la pre­mière fois au nord de la fron­tière, à l’in­vi­ta­tion de la di­rec­trice gé­né­rale et ar­tis­tique de Phé­no­me­na, D. Kimm.

«J’avais dé­jà l’idée de faire des ca­ba­rets pour le fes­ti­val, c’était mon thème, ra­conte-telle. Je me suis dit : pour­quoi pas un ca­ba­ret New York? Earl re­pré­sen­tait un peu ça. On a tra­vaillé beau­coup pour

avoir l’es­prit de la dé­ca­dence de Ber­lin et l’es­prit du New York que j’ai­mais; l’East Side, le cô­té un peu un­der­ground,

queer, contem­po­rain.»

Réunis­sant sept ar­tistes de la Grosse Pomme et d’ici, cette mou­ture mont­réa­laise spé­ciale, adap­tée aux en­jeux ac­tuels — en fran­çais et en an­glais —, met en ve­dette Kate Rigg, M. La­mar, Phoebe Le­gere, Cur­tis El­ler, Na­da Kha­sha­ba (connue sous le nom de son al­ter ego, Phoe­nix Wood), Jor­dan Ar­se­neault (Peaches Le­page) et Cris­tal Slip­pers.

«Je parle sou­vent du ca­ba­ret comme étant une cé­lé­bra­tion de la ré­sis­tance, des cultures de ré­sis­tance qui émergent au mo­ment de la mon­tée de la ré­pres­sion po­li­tique ou du conser­va­tisme. Wei­mar, pour moi, est une époque où les ar­tistes in­fu­saient dans leur tra­vail, à cause de la ré­pres­sion, la sa­tire et une cri­tique so­ciale et po­li­tique », ajoute Earl Dax, qui est agent d’ar­tistes (dont Joey Arias) et un an­cien or­ga­ni­sa­teur com­mu­nau­taire. La for­mule se­ra clas­sique — «Je vou­lais qu’on re­vienne aux sources du ca­ba­ret: un maître de cé­ré­mo­nie, le contact avec le pu­blic, des nu­mé­ros pré­pa­rés, mais pas trop», pré­cise D. Kimm —, mais en­ga­gée, dans un mé­lange de di­ver­tis­se­ment et de mor­ceaux qui portent à ré­flexion. L’hu­mour y cô­toie­ra le bur­lesque dans un es­prit de trans­gres­sion, de dé­cons­truc­tion et de di­ver­si­té.

Alors que Phoebe Le­gere an­cre­ra la soi­rée en chan­sons dans l’es­prit de la pé­riode Wei­mar avec sa voix qui couvre quatre oc­taves, les chants

d’opé­ra «ne­gro go­thique» de M. La­mar — le frère ju­meau de l’ac­trice La­verne Cox — abor­de­ront les thèmes de la dou­leur des Noirs, de la su­pré­ma­tie blanche et de l’hé­ri­tage de l’es­cla­vage; des su­jets qui font écho au mou­ve­ment Black Lives Mat­ter.

Le mu­si­cien Cur­tis El­ler, «un in­croyable per­for­meur»,

se­lon M. Dax, ajou­te­ra avec son ban­jo une touche vau­de­ville. Le nu­mé­ro de la Mont­réa­laise Na­da Kha­sha­ba, in­ti­tu­lé Skins, trai­te­ra de son ex­pé­rience per­son­nelle de l’as­si­mi­la­tion et de la dia­spo­ra et

ex­plo­re­ra le su­jet de la guerre contre la sexua­li­té et le corps fé­mi­nin.

« Quand on est dans des époques dif­fi­ciles po­li­ti­que­ment, les gens qui veulent ré­sis­ter ont be­soin de se ras­sem­bler. Ve­nir à un show, c’est dé­ci­der de ne pas être de­vant sa télé ou son Fa­ce­book, avance D. Kimm. On a en­vie d’être ex­tra­va­gants, exu­bé­rants, po­li­tiques, et de dire qu’on re­fuse cette so­cié­té-là ou cette at­mo­sphère. Ce sont des mo­ments uniques. »

EARL DAX

Réunis­sant des ar­tistes de la Grosse Pomme et d’ici, la mou­ture mont­réa­laise spé­ciale met en ve­dette Kate Rigg, M. La­mar, Phoebe Le­gere (pho­to ci-des­sous), Cur­tis El­ler, Na­da Kha­sha­ba (connue sous le nom de son al­ter ego, Phoe­nix Wood), Cris­tal Slip­pers et Jor­dan Ar­se­neault (pho­to). Ac­tif sur la scène queer mont­réa­laise, ce der­nier est aus­si connu sous son nom de drag queen, Peaches Le­page.

©HEATHMCBRIDE

La voix de Phoebe Le­gere couvre quatre oc­taves. Fi­gure im­por­tante de la scène ar­tis­tique new-yor­kaise des an­nées 1980, elle a été nom­mée pour un prix Pu­lit­zer.

AN­DRÉANNE CHE­VA­LIER LE DE­VOIR

Le New-Yor­kais Earl Dax, di­rec­teur ar­tis­tique de ce ca­ba­ret, et la Mont­réa­laise D. Kimm, di­rec­trice gé­né­rale et ar­tis­tique du fes­ti­val Phé­no­me­na

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.