Hu­ma­no­rium clôt le ma­ra­thon d’art KM3

Le Devoir - - CULTURE - JÉ­RÔME DEL­GA­DO

L’évé­ne­ment KM3, ex­po­si­tion-fes­ti­val d’art dans l’es­pace pu­blic, est dans ses der­niers milles. Pour le clore, une par­tie des Jar­dins Ga­me­lin — ap­pel­la­tion fes­ti­va­lière don­née par le Quar­tier des spec­tacles à la place Émi­lieGa­me­lin — a été trans­for­mée en fête fo­raine.

Art contem­po­rain et fête font-ils bon mé­nage ? Et comment! Même que le pro­jet Hu­ma­no­rium, l’étrange fête fo­raine, réus­sit da­van­tage. Il s’in­tègre fort bien à son environnement et lui ajoute une va­leur, contrai­re­ment à plu­sieurs oeuvres de KM3 qui dé­passent mal la te­neur dé­co­ra­tive ou lu­dique.

Dans Hu­ma­no­rium, il y a le mot hu­main. Ce n’est pas sans rai­son. L’hu­main est au coeur de l’aven­ture, au­tant dans le conte­nu (le mo­tif du corps do­mine) que par la forte ex­pé­rience phy­sique et sen­so­rielle.

Il faut aus­si no­ter que Hu­ma­no­rium va­lo­rise la mixi­té de la place Émi­lie-Ga­me­lin, une mixi­té que d’autres re­butent. Les iti­né­rants et autres usa­gers ha­bi­tuels du site sont non seule­ment in­vi­tés à la fête, cer­tains ont contri­bué à son bon dé­rou­le­ment. Sans dis­cri­mi­na­tion, et sans faire la mo­rale, l’art s’ex­prime ici dans toute son hu­ma­ni­té.

Ve­nue de Qué­bec — elle a été créée en marge de l’inau­gu­ra­tion du pa­villon Las­sonde du Mu­sée na­tio­nal des beauxarts du Qué­bec —, cette ex­po­si­tion dans l’ex­po­si­tion s’ins­pire des fêtes fo­raines. Les oeuvres d’art ac­tuel qui la com­posent prennent place dans de sin­gu­liers es­paces, un cha­pi­teau, une rou­lotte ou en­core un stand de tir.

Quelque part entre l’étrange et le vieillot, le bur­lesque et le sen­sa­tion­na­lisme, Hu­ma­no­rium in­vite à ex­pé­ri­men­ter l’es­pace pu­blic en de­hors des normes d’usage. On s’amuse certes (Le car­rou­sel, de BGL), on sou­rit sou­vent (Zol­tar le ca­davre ex­quis, du Théâtre rude in­gé­nie­rie), mais on en sort aus­si avec la forte im­pres­sion d’avoir été bous­cu­lé dans notre confort.

Le Freak Show,Le mu­sée de la mort, La chambre des cu­rio­si­tés : les titres de cer­taines oeuvres-sta­tions pré­viennent le vi­si­teur. Sans qu’on sache trop à quoi s’at­tendre. Après avoir croi­sé à la sor­tie du mé­tro un homme au re­gard in­quié­tant et ar­mé d’une im­mense croix, on est de toute fa­çon prêt à faire face à n’im­porte quoi. Le freak show ? Dé­jà vu.

En fait, l’ins­tal­la­tion Le Freak Show, de l’ar­tiste et com­mis­saire ca­ta­lan Joan Font­cu­ber­ta, nous place de­vant l’in­te­nable. Et sa sé­rie de pho­tos ti­rées du Web pose la ques­tion: qu’est-ce que la nor­ma­li­té, qu’est-ce qu’un monstre ? Entre les dé­for­ma­tions «na­tu­relles» et les al­té­ra­tions vou­lues aux­quelles on fait face, dif­fi­cile d’y ré­pondre.

Le To­ron­tois Jack Bur­man joue aus­si sur nos cordes sen­sibles avec Le mu­sée de la mort. Ici, des pho­tos grand for­mat et lé­chées nous pré­sentent des restes hu­mains dans un état dou­teux de con­ser­va­tion. Ou de pu­tré­fac­tion, qui sait?

Dans leurs ca­bi­nets de cu­rio­si­té, Dgi­no Can­tin et Louis For­tier donnent aus­si à voir un monde dif­fé­rent et unique à chaque spé­ci­men. Une coche sen­sa­tion­na­liste plus bas, ce­pen­dant.

Les ex­pé­riences dé­rou­tantes prennent une di­men­sion so­nore ou lit­té­raire avec les pro­jets d’Érick D’Orion et du Théâtre Rude In­gé­nie­rie. Avec le ma­nège en cha­riots d’épi­ce­rie et clô­tures mé­tal­liques de BGL — une oeuvre créée en 2014 et en­fin pré­sen­tée à Mon­tréal —, la fête de­vient joyeuse. Et le spec­ta­teur de­vient spec­tacle.

La vi­déo Mon che­min de croix du duo Eruo­ma Awa­shish et Ni­co­las Lévesque s’ex­pé­ri­mente les yeux col­lés sur un mu­to­scope, vieux dis­po­si­tif ci­né­ma­to­gra­phique. L’ana­chro­nisme as­su­mé ré­pond au pro­pos de l’oeuvre, ba­sée sur le mé­tis­sage des cultures.

Le per­son­nage qui abou­tit dans une église ca­tho de­man­dant «en qui, en quoi» nous croyons ré­sonne étran­ge­ment avec l’hur­lu­ber­lu an­ti-avor­te­ment et sa croix géante. L’époque des mis­sion­naires est-elle de re­tour ?

Le ma­laise peut se ma­ni­fes­ter de ma­nière très concrète. Et le cri­tique qui ac­cepte de sai­sir le lance-pierres et de vi­ser l’au­to­por­trait de Marc Sé­guin se place dans une drôle de si­tua­tion. Ce stand de tir n’est pas un simple jeu fo­rain.

À no­ter que ceux qui réus­sissent à ta­cher le vi­sage au centre de la cible gagnent un prix. Une af­fiche de Marc Sé­guin ou de n’im­porte quel autre kiosque.

Hu­ma­no­rium re­vi­vra dans d’autres villes en 2018, y com­pris hors des fron­tières du Qué­bec. Le pro­jet a été sou­te­nu par les pro­grammes gou­ver­ne­men­taux et no­tam­ment par la bourse Nou­veau cha­pitre du Con­seil des arts du Ca­na­da.

L’étrangeté est aus­si am­bu­lante.

PHO­TOS PE­DRO RUIZ LE DE­VOIR

Le stand de tir, où l’au­to­por­trait de l’ar­tiste Marc Sé­guin sert de cible…

Le Freak Show, de l’ar­tiste Joan Font­cu­ber­ta, place les spec­ta­teurs de­vant l’in­te­nable.

Ma­nège dé­jan­té, plai­sir as­su­ré, dans des pa­niers d’épi­ce­rie, au Car­rou­sel, du trio BGL.

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