La vio­lence en hé­ri­tage

Le Devoir - - CULTURE - MA­RIE LABRECQUE

OMI MOUNA (OU MA REN­CONTRE FAN­TAS­TIQUE AVEC MON AR­RIÈRE-GRAND-MÈRE)

Texte et mise en scène de Moh­sen El Ghar­bi. Conseiller ar­tis­tique: Jean-Ma­rie Pa­pa­pie­tro. Conseiller dra­ma­tur­gique: Pa­trick Ca­dy. Une pro­duc­tion de L’Ac­teur en marche. Au MAI jus­qu’au 14 oc­tobre.

L’au­teur et co­mé­dien Moh­sen El Ghar­bi s’in­té­resse de­puis long­temps aux ori­gines de la vio­lence in­di­vi­duelle, thé­ma­tique qu’il ex­plore à tra­vers des mo­no­logues théâ­traux. Il y a trois ans, Le der­nier rôle par­tait du mas­sacre de Po­ly­tech­nique. Aus­si pré­sen­té au MAI, Omi Mouna émane d’une source plus per­son­nelle.

S’in­ter­ro­geant sur ce pe­sant hé­ri­tage fa­mi­lial qu’est la bru­ta­li­té pa­ter­nelle, le Mont­réa­lais d’as­cen­dance bel­go-tu­ni­sienne tente de re­tra­cer l’his­toire de son ar­rière-grand-mère cen­te­naire. Sorte d’hom­mage à cette femme cou­ra­geuse, dont il avait dé­jà fait le su­jet d’un court mé­trage, Le se­cret d’Omi Mouna, en 2016, son mo­no­logue pa­raît sup­pléer aux dé­fi­cits de la mé­moire par l’ima­gi­na­tion.

Par­ti en Tu­ni­sie fil­mer la vé­né­rable Omi Mouna, le nar­ra­teur se re­trouve ain­si, comme par ma­gie, ca­ta­pul­té à l’époque où son aïeule était une très jeune femme, cap­tive d’un ma­ri ty­ran­nique. Un pas­sé que Moh­sen ne peut qu’ob­ser­ver en spec­ta­teur in­vi­sible, té­moin d’évé­ne­ments dra­ma­tiques quant aux­quels il ne peut que consta­ter son im­puis­sance. Amor­cé comme un mo­no­logue au­to­bio­gra­phique, le so­lo em­prunte alors sur­tout la forme du conte. Une fable ap­pa­rem­ment im­pro­vi­sée à par­tir d’un ca­ne­vas, où le co­mé­dien, qui se ré­clame à la fois de la com­me­dia dell’arte et de la «tra­di­tion orale du Magh­reb», in­carne avec un plai­sir ma­ni­feste tous les per­son­nages. La na­ture spon­ta­née du texte, comme la dis­tance for­cée du nar­ra­teur par rap­port à ce qu’il ra­conte, ex­plique sans doute le ca­rac­tère un peu dé­cou­su et anec­do­tique d’un ré­cit qui pa­raît beau­coup tran­si­ter par les ac­tions et les évé­ne­ments et res­ter ex­té­rieur quant à sa thé­ma­tique.

Le coeur du ré­cit, c’est le ma­riage, d’une vio­lence ef­frayante, qui lie Omi à un homme sur­nom­mé à juste titre Barbe grise, tant le per­son­nage ri­gide et cruel, dont on ne com­pren­dra ja­mais vrai­ment les mo­ti­va­tions, s’ap­pa­rente à un mé­chant digne d’un conte. Cer­taines scènes sont d’une puis­sante hor­reur. Mais le spec­tacle contient aus­si pas mal de di­gres­sions hu­mo­ris­tiques, voire adopte par­fois un re­gistre proche du stand-up. Comme dans ce ré­cit du voyage ini­tial en avion, avec ses ob­ser­va­tions co­miques sur les dif­fé­rences cultu­relles.

Si bien que, sur le plan du conte­nu, le spec­tacle fi­nit par res­sem­bler un peu à un pé­riple plus riche en es­cales qu’en vé­ri­table des­ti­na­tion. Mais Moh­sen El Ghar­bi se ré­vèle un in­ter­prète cha­ris­ma­tique, cha­leu­reux, qui ha­bite une scène com­plè­te­ment dé­pouillée avec beau­coup d’ex­pres­si­vi­té. À coups de per­son­ni­fi­ca­tions co­lo­rées, dé­ployant un jeu très phy­sique, où il mime les ac­tions, il maî­trise l’art du conteur, ce rap­port di­rect avec un pu­blic qu’il sait sé­duire.

On re­tient aus­si la belle fi­gure d’Omi Mouna, une femme très digne, dont la force et la joyeuse ré­si­lience mé­ri­taient bien d’être pré­ser­vées à tra­vers une pièce.

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