Bar­ba­ra, l’al­bum-mis­sion d’Alexandre Tha­raud

Le Devoir - - MUSIQUE - SYL­VAIN COR­MIER

Ça coïn­cide exac­te­ment. Les 20 ans du dé­cès de Bar­ba­ra. Les 20 ans de ges­ta­tion de son pro­jet Bar­ba­ra. Lit­té­ra­le­ment, pour le pia­niste clas­sique Alexandre Tha­raud, ça a com­men­cé par la fin, le 27 no­vembre 1997, au ci­me­tière de Ba­gneux, le jour de la mise en terre de Bar­ba­ra, dé­cé­dée quelques jours au­pa­ra­vant. Un mo­ment dé­clen­cheur. Un mo­ment clé dans la grande his­toire d’amour qui lie à vie le grand mu­si­cien à la grande Bar­ba­ra et à ses im­menses chan­sons. Une his­toire d’amour entre «un fan et son idole », comme Alexandre Tha­raud le dit sans re­te­nue, à son bout du fil trans­at­lan­tique. Comme dans la chan­son que Bar­ba­ra chan­tait à la fin de chaque ré­ci­tal: Ma plus belle his­toire d’amour.

«C’est par­ti d’une émo­tion et d’une com­mu­nion », ré­sume-t-il. Dans le li­vret qui ac­com­pagne Bar­ba­ra, le double al­bum que consacre le pia­niste, avec ses amis chan­teurs et chan­teuses, au ré­per­toire de celle qu’il ap­pelle «ce gé­nie de la chan­son fran­çaise », Tha­raud ra­conte comment, tout dou­ce­ment, au­tour de la tombe, les gens se sont mis à chan­ter, d’abord Dis, quand re­vien­dras-tu?, et d’autres im­mor­telles d’elle. Au De­voir, il ra­conte la suite : « Dans le mé­tro, en re­ve­nant chez moi, je me suis dit que j’au­rais dû ve­nir à l’en­ter­re­ment avec mon pe­tit Walk­man d’ado­les­cent. Et en­re­gis­trer ces voix d’ano­nymes. J’étais en co­lère, j’avais ra­té l’es­sen­tiel. Et je me suis ju­ré alors qu’un jour, je fe­rais un disque avec des gens comme ça. »

Faire oeuvre utile

Sa car­rière dans le monde de la mu­sique clas­sique a pro­gres­sé jus­qu’à la re­nom­mée in­ter­na­tio­nale, mais Tha­raud n’a ja­mais ou­blié sa pro­messe. «Ça s’est fait len­te­ment, pro­gres­si­ve­ment. Il m’ar­ri­vait, dans un fes­ti­val où je fai­sais sept ou huit concerts, d’avoir une carte blanche, et j’en pro­fi­tais pour in­vi­ter des amis chan­teurs et chan­teuses. In­va­ria­ble­ment, il y avait du Bar­ba­ra au pro­gramme. » Des ano­nymes de l’en­ter­re­ment aux com­plices connus, des soirées convi­viales à cet al­bum-hom­mage, il n’y a eu qu’un «pro­lon­ge­ment na­tu­rel». L’al­bum a beau pa­raître pour les 20 ans du dé­part de Bar­ba­ra, on est loin du com­merce de l’an­ni­ver­saire. « J’au­rais très bien pu sor­tir ça il y a deux ans, trois ans. Mais il n’y avait tel­le­ment rien eu pour les dix ans, sauf des livres; j’ai pen­sé que c’était mon de­voir de le faire. Je n’ima­gi­nais pas qu’il y au­rait tous ces autres hom­mages cette an­née…»

Il s’agit, en ce­la, moins d’un al­bum-hom­mage que d’un al­bum-mis­sion. «Il y a, pour moi, cette évi­dence: en tant que pia­niste clas­sique, je vends des disques dans le monde en­tier. Contrai­re­ment aux chan­teurs de chan­son fran­çaise, à de rares ex­cep­tions près. Je sais qu’un peu par­tout, des gens vont se pro­cu­rer ce disque parce que c’est le mien. Et à tra­vers moi, à tra­vers le tra­vail d’in­ter­pré­ta­tion de mes in­vi­tés, à tra­vers ce pro­gramme dont j’ai choi­si les titres et fait les ar­ran­ge­ments, des gens vont dé­cou­vrir Bar­ba­ra. C’est ce qui me fait le plus plai­sir : faire oeuvre utile. »

L’exi­gence de la re­te­nue

Dif­fi­cile d’ima­gi­ner tra­vail plus soi­gné, plus at­ten­tif. L’ad­mi­ra­teur et l’ex­cep­tion­nel mu­si­cien se sont nour­ris l’un l’autre. Au­tant ça va loin dans le ré­per­toire — Cet en­fant-là, Sep­tembre, À mou­rir pour mou­rir ne sont pas a prio­ri les in­con­tour­nables de Bar­ba­ra: on ne trouve ni Göt­tin­gen, ni L’aigle noir —, au­tant la ma­nière est fine, dé­li­cate : «J’avais du temps en stu­dio, j’ai en­re­gis­tré des pistes sur toutes sortes de cla­viers en plus du pia­no, du Ham­mond au Wur­lit­zer, du Fen­der Rhodes au syn­thé. Mais plus j’en ajou­tais, plus j’en en­le­vais. Avec Bar­ba­ra, il faut une sorte de mi­ni­ma­lisme. Si­non, elle s’en­fuit. »

La même exi­gence a pré­va­lu pour les in­ter­pré­ta­tions des Do­mi­nique A, Bé­na­bar, Ra­dio El­vis, Ju­liette, Va­nes­sa Pa­ra­dis, Albin de la Si­mone et les autres amis choi­sis: «Pour chan­ter Bar­ba­ra, il faut prendre un peu à contre-pied la chan­son. S’éloi­gner de Bar­ba­ra pour mieux la re­trou­ver. » C’est ce que fait Ju­liette Bi­noche en « di­sant » Vienne. Ou Hin­di Zah­ra lors­qu’elle chante Say, When Will You Re­turn?, exer­cice d’adap­ta­tion éton­nam­ment fluide. «On ne peut pas in­car­ner Bar­ba­ra. On peut seule­ment ten­ter de don­ner en­vie aux gens d’al­ler vers elle.» Un seul concert se­ra dé­can­té de ce double al­bum: Alexandre Tha­raud et ses in­vi­tés se pro­dui­ront ce sa­me­di à la Grande salle Pier­reBou­lez de la Phil­har­mo­nie de Pa­ris. Vous avez tout juste le temps d’at­tra­per un vol. Mais tout le temps pour monde pour ces ex­quises re­lec­tures… et re­trou­ver Bar­ba­ra.

GUILLAUME SOUVANT AGENCE FRANCE-PRESSE

Le pia­niste Alexandre Tha­raud lors d’un spec­tacle hom­mage à Bar­ba­ra au 41e fes­ti­val Prin­temps de Bourges, en avril der­nier

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