Ci­né­ma

An­dré Bras­sard se livre corps et âme dans le do­cu­men­taire de Claude Four­nier et Ma­rie-Jo­sé Ray­mond

Le Devoir - - SOMMAIRE | CULTURE - FRAN­ÇOIS LÉ­VESQUE

«J’ai réa­li­sé plus tard, en ana­ly­sant, que les seuls mo­ments où j’avais re­çu de l’amour du­rant mon en­fance, c’était en ca­chette. » C’est là le genre de confi­dences qui sai­sit. Elle est for­mu­lée par An­dré Bras­sard dans le do­cu­men­taire Mon été avec An­dré, une ini­tia­tive du réa­li­sa­teur Claude Four­nier et de la pro­duc­trice Ma­rie-Jo­sé Ray­mond. Ces pa­roles sur­viennent après que le met­teur en scène fut re­ve­nu sur les cir­cons­tances de sa nais­sance ju­gée hon­teuse à l’époque, sa mère l’ayant conçu hors des liens du ma­riage en ces temps de Grande Noir­ceur où l’on ten­dait à confondre pié­té et bi­go­te­rie. Sans com­plai­sance, An­dré Bras­sard se livre corps et âme — au propre comme au fi­gu­ré. Le film était pré­sen­té ven­dre­di en pre­mière au Fes­ti­val du nou­veau ci­né­ma.

Co­fon­da­teurs de l’or­ga­nisme Élé­phant: mé­moire du ci­né­ma qué­bé­cois, qui, de­puis dix ans, res­taure et nu­mé­rise le pa­tri­moine ci­né­ma­to­gra­phique d’ici grâce à l’ap­pui phi­lan­thro­pique de Pierre Karl Pé­la­deau, Claude Four­nier et Ma­rie-Jo­sé Ray­mond ont ren­con­tré An­dré Bras­sard au mo­ment de tour­ner chez lui (avec le concours de la col­lègue Odile Trem­blay), une en­tre­vue dé­sor­mais dis­po­nible avec son film res­tau­ré Il était une fois dans l’Est, scé­na­ri­sé par Mi­chel Trem­blay.

«Je me suis dit juste après qu’on ne pou­vait pas en res­ter là et qu’il fal­lait le re­voir et creu­ser», se sou­vient Claude Four­nier en pré­ci­sant que Ma­rie-Jo­sé Ray­mond, sa conjointe des 51 der­nières an­nées qu’il ap­pelle af­fec­tueu­se­ment Jo­sé, s’est dit la même chose que lui. «C’était comme une évi­dence, en­chaîne-t-elle. Au­cun do­cu­men­taire ne lui avait en­core été consa­cré alors qu’il est une fi­gure em­blé­ma­tique du théâtre et aus­si du ci­né­ma qué­bé­cois. »

Sur la du­rée

Claude Four­nier a donc rap­pe­lé An­dré Bras­sard, dont les dé­pla­ce­ments sont com­pli­qués de­puis un ac­ci­dent vas­cu­laire cé­ré­bral sur­ve­nu en 1999, épi­sode que le se­cond dé­crit d’of­fice, en­trée en ma­tière et état des lieux, avant qu’une forme plus chro­no­lo­gique se des­sine, avec la dé­cou­verte vers 12 ans que sa tante était en réa­li­té sa mère. «An­dré a ac­cep­té à condi­tion qu’on tourne chez lui et pas plus d’une heure à la fois parce qu’il se fa­tigue vite dé­sor­mais. Le for­mat de tour­nage s’est donc dé­ci­dé comme ça, et ç’a été une bé­né­dic­tion. »

En ef­fet, il a dé­cou­lé de cette contrainte non pas deux ou trois jours de tour­nage in­ten­sifs comme c’est sou­vent le cas en por­trait-do­cu­men­taire pour des rai­sons bud­gé­taires ou lo­gis­tiques, mais 22 ren­contres d’une heure. C’est, se­lon Claude Four­nier, ce qui a fa­vo­ri­sé le lien de confiance puis d’ami­tié qui s’est tis­sé entre eux trois, Ma­rie-Jo­sé Ray­mond et lui s’étant char­gés de tous les as­pects du tour­nage, en plus de fi­nan­cer le pro­jet de leur poche.

«Tour­ner sur la du­rée, ça per­met d’al­ler plus en pro­fon­deur, es­time le réa­li­sa­teur. Sou­vent, les gens ont ten­dance à re­jouer la même cas­sette lors­qu’ils se ra­content, pas par mau­vaise vo­lon­té ; c’est un ré­flexe. Et ça prend du temps à les en faire sor­tir. À titre d’exemple, An­dré pou­vait nous dire une chose, puis se contre­dire deux se­maines après, ou alors répéter un truc, mais dif­fé­rem­ment ou avec un ajout qui trans­for­mait la per­cep­tion d’une si­tua­tion. »

De ren­ché­rir Ma­rie-Jo­sé Ray­mond: «Comme c’était des ren­dez­vous heb­do­ma­daires, An­dré avait le temps de re­pen­ser aux en­tre­tiens pré­cé­dents. Il pou­vait donc

nous de­man­der de re­prendre un su­jet parce qu’il s’était sou­ve­nu d’un dé­tail, ou parce qu’il n’ai­mait pas com­ment c’était sor­ti lors­qu’il était re­ve­nu sur tel ou tel sou­ve­nir… »

Re­grets et mea culpa

Des sou­ve­nirs où An­dré Bras­sard ne se donne guère le beau rôle, qu’il s’agisse des pen­chants au­to­des­truc­teurs qui ont mi­né sa vie per­son­nelle ou de sa pro­pen­sion à lais­ser son ego com­pro­mettre des ami­tiés.

Il prend ain­si le blâme, en ré­vé­lant la te­neur bles­sante et in­juste de ses pro­pos, de sa rup­ture pro­fes­sion­nelle et ami­cale avec Mi­chel Trem­blay dont il mon­ta Les belles-soeurs il y a 50 ans, et avec qui il col­la­bo­ra maintes et maintes fois (En pièces dé­ta­chées, À toi, pour tou­jours, ta Ma­rie-Lou, Ho­san­na, Sainte Car­men de la Main, Dam­née Ma­non, sa­crée San­dra, Al­ber­tine en cinq temps, etc.).

Ce­la, juste après que, par le jeu du mon­tage, on a vu Trem­blay pré­fé­rer ne pas ac­ca­bler Bras­sard. Francs et élé­gants, ces seg­ments avec le dra­ma­turge qui ponc­tuent les pro­pos du met­teur en scène. «Au mo­ment de le ren­con­trer, on n’a pas dé­voi­lé à Mi­chel ce qu’An­dré avait dit, et vice ver­sa, re­lève Ma­rie-Jo­sé Ray­mond. On a été fas­ci­nés, Claude et moi, de consta­ter com­bien ils se ré­pondent en­core, sans le sa­voir. »

Très au­to­cri­tique, An­dré Bras­sard n’es­saie pas d’em­bel­lir le por­trait, re­ve­nant entre autres sur sa condam­na­tion pour dé­tour­ne­ment de mi­neur (ses pro­pos sur les ado­les­cents rap­por­tés dans sa bio­gra­phie firent po­lé­mique en 2010). Or, s’il dit tout ou presque, il n’en est pas moins par­fois à court de mots, comme lors­qu’il s’ap­prête à par­ler de la co­mé­dienne Ri­ta Lafontaine, qu’il di­ri­gea sou­vent chez Trem­blay et à qui il don­na lui­même la ré­plique dans En­core une fois si vous le per­met­tez. En cette oc­ca­sion, sa voix se brise. El­lipse.

Ur­gence de par­ler

Il se montre plus lo­quace, quoique pu­dique, sur ce qu’il ap­pelle son «cou­raillage» dans les toi­lettes et les parcs; ses mots. Le re­gard tour­né vers l’ob­jec­tif, la tête vers le pas­sé, An­dré Bras­sard sonde son in­ca­pa­ci­té à croire à l’amour qui dure, à le vivre.

« Ça fait du bien sur le coup, mais ça reste pas; le trou se re­ferme ja­mais. C’est comme nos nids de poules. J’ai un nid de poule sur le coeur», lance-til, l’es­prit al­lu­mé, le corps éteint. «J’ar­rive plus à écrire mon nom. Ma si­gna­ture est plus re­con­nais­sable. C’est ter­rible de voir sa propre si­gna­ture se désa­gré­ger», dé­clare-t-il.

«Il a été une star, note Ma­rie-Jo­sé Ray­mond. Une star dé­chue par la ma­la­die.»

« Ap­prendre d’où une per­sonne vient, ça in­forme sur ce que cette per­sonne est de­ve­nue. An­dré, il est res­té pris dans une boucle de so­li­tude de­puis l’en­fance», croit Claude Four­nier, qui s’avoue heu­reux que le prin­ci­pal in­té­res­sé ait don­né son ap­pro­ba­tion après avoir vu le film (l’une de ses rares men­tions «très bien», en l’oc­cur­rence).

«Lors­qu’il dé­clare à la ca­mé­ra avoir ac­cep­té parce qu’il res­sen­tait une ur­gence de par­ler et que ce se­rait pro­ba­ble­ment la der­nière fois qu’il le fe­rait, que c’était un peu son tes­ta­ment… Rien de tout ça n’était pré­vu. On n’ar­ri­vait pas avec des su­jets pré­éta­blis de se­maine en se­maine. On s’est sen­tis pri­vi­lé­giés d’être là», conclut-il.

Mon été avec An­dré se­ra de nou­veau pro­je­té au FNC di­manche, puis pren­dra l’af­fiche en no­vembre au ci­né­ma Beau­bien ain­si qu’au Mu­sée des beaux-arts de Mon­tréal.

Très au­to­cri­tique, An­dré Bras­sard n’es­saie pas d’em­bel­lir le por­trait, re­ve­nant entre autres sur sa condam­na­tion pour dé­tour­ne­ment de mi­neur

MA­RIE-FRANCE COAL­LIER LE DE­VOIR

Ma­rie-Jo­sé Ray­mond et Claude Four­nier ont ren­con­tré 22 fois, à rai­son d’une heure chaque fois, An­dré Bras­sard, chez lui, pour réa­li­ser leur do­cu­men­taire.

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