Théâtre

Ca­the­rine Vi­dal et Marc Beau­pré s’al­lient pour mettre en scène l’am­bi­tieuse sa­ga de Ste­fa­no Mas­si­ni

Le Devoir - - SOMMAIRE | CULTURE - MA­RIE LA­BRECQUE COL­LA­BO­RA­TRICE LE DE­VOIR

Cha­pitres de la chute a dé­ci­dé­ment le vent dans les voiles. La pièce de l’Ita­lien Ste­fa­no Mas­si­ni vient d’être mon­tée à Qué­bec comme à Londres, par le ré­pu­té Sam Mendes. La sa­ga, qui re­trace la ge­nèse de la banque Leh­man Bro­thers jus­qu’à sa ban­que­route en 2008, com­mande plus de quatre heures et couvre 160 ans d’his­toire. C’est pour­quoi, lorsque le Quat’Sous l’a in­vi­tée à s’at­ta­quer à ce dé­fi, Ca­the­rine Vi­dal a pré­fé­ré s’ad­joindre un co­ca­pi­taine: Marc Beau­pré. «C’est ma pre­mière co-mise en scène ; il me fal­lait un par­te­naire avec le­quel j’al­lais bien m’en­tendre. Et si nos shows n’ap­par­tiennent pas né­ces­sai­re­ment à la même fa­mille es­thé­tique, l’ac­teur y est tou­jours au centre. J’aime sa fa­çon de di­ri­ger. »

Les deux jeunes créa­teurs, qui ont ja­dis joué en­semble lors d’une longue tour­née pour le Théâtre Le Clou, se connaissent bien. Ils par­tagent aus­si un iti­né­raire si­mi­laire: tous deux ont ter­mi­né leur for­ma­tion en in­ter­pré­ta­tion la même an­née (1999), puis ont com­men­cé à si­gner leurs propres spec­tacles à la fin de la dé­cen­nie 2000. Au­jourd’hui, leur car­rière de met­teur en scène est en pleine as­cen­sion: ils ont di­ri­gé dans la der­nière an­née des pro­duc­tions en­cen­sées sur de grandes scènes (L’idiot au TNM pour elle, L’Iliade chez De­nise-Pel­le­tier pour lui).

Au fi­nal, le duo se dit très sa­tis­fait de l’aven­ture com­mune. «Je ne pense pas qu’on a fait un show de com­pro­mis ar­tis­tique, qui dé­bouche sur quelque chose mi-figue, mi-rai­sin, dit Ca­the­rine Vi­dal. Aus­si, on est à un point dans notre par­cours où l’on ne res­sent pas le be­soin de faire nos preuves. On sait qu’on est à la bonne place. D’où une ab­sence d’in­sé­cu­ri­té quant à qui a la meilleure idée.»

Leur pre­mier ter­rain d’en­tente fut de com­po­ser une dis­tri­bu­tion pa­ri­taire et di­ver­si­fiée pour por­ter en scène l’his­toire des trois frères Leh­man, une odys­sée fa­mi­liale et mas­cu­line, dé­bou­lant de père en fils. Pas seule­ment par sou­ci de re­pré­sen­ta­ti­vi­té, pré­cise Ca­the­rine Vi­dal, qui ap­prouve par ailleurs l’im­po­si­tion de quo­tas tem­po­raires. Mais aus­si afin de sou­te­nir une idée dra­ma­tur­gique qui tra­verse le pro­jet. «On veut que tout le monde se ra­conte cette his­toire-là, parce qu’elle concerne tout le monde. Et je trouve qu’ain­si, il n’y a pas de rap­port de force ma­gis­tral entre les ac­teurs et le pu­blic: on

est d’égal à égal dans le ré­cit. »

Les in­ter­prètes (Louise Car­di­nal, Vincent Cô­té, Ca­the­rine La­ro­chelle, Di­dier Lu­cien, Igor Ova­dis et Oli­via Pa­lac­ci) ne sont pas non plus can­ton­nés à des rôles cor­res­pon­dant à leur pro­fil iden­ti­taire, genre ou cou­leur… «On veut per­mettre ces trans­gres­sions de dis­tri­bu­tion, afin d’hu­ma­ni­ser les per­son­nages, en­chaîne Marc Beau­pré. Je trouve ça ma­gni­fique que des femmes jouent des hommes, et vice ver­sa. La si­tua­tion le per­met: c’est une nar­ra­tion d’abord et avant tout.»

Conte épique

Écrit sous forme ro­ma­nesque à l’ori­gine, d’abord créé sur scène en France en 2013, Cha­pitres de la chute — ici éla­guée — com­porte en ef­fet un al­ler-re­tour entre l’in­car­na­tion et une trame nar­ra­tive pré­do­mi­nante. « Il a fal­lu qu’on s’as­seye pen­dant quelques di­zaines d’heures pour dé­ter­mi­ner à l’avance qui pren­drait la pa­role quand », re­late Beau­pré. Il voit dans cette alternance entre l’in­ter­pré­ta­tion de per­son­nages et le ré­cit une forme in­té­res­sante: «Au fil de la pièce, ça de­vient d’une cer­taine fa­çon une es­pèce de nar­ra­tion à re­lais entre les per­son­nages.»

Le créa­teur qua­li­fie l’oeuvre de Mas­si­ni d’« ad­mi­rable conte épique nous fai­sant com­prendre la vie der­rière la haute fi­nance». «Ce que j’aime beau­coup de cette pièce, c’est que l’au­teur a réus­si à éle­ver au rang de mythe ce ré­cit d’hommes va­ni­teux pen­sant qu’ils vont contrô­ler l’éco­no­mie, alors qu’eux-mêmes en font par­tie, sou­ligne sa co-créa­trice. Il y a là Pro­mé­thée, Icare, tous ceux qui ont pen­sé ri­va­li­ser avec les dieux.»

Sans pour­tant faire la mo­rale: l’au­teur ne pointe pas de res­pon­sable dans le krach fi­nan­cier de 2008. Le sys­tème dé­passe ces êtres.

À l’heure où cer­tains éco­no­mistes craignent une nou­velle crise, Cha­pitres de la chute montre un pro­ces­sus qui se ré­pète. « On a beau vou­loir ré­no­ver, ou es­sayer de mettre [des règles], c’est ça, le cycle du ca­pi­ta­lisme : une ex­pan­sion, puis la ré­ces­sion. » La pièce, es­time Ca­the­rine Vi­dal, rap­pelle que ce sys­tème que cer­tains pré­sentent comme fai­sant par­tie de la na­ture et comme « seule éco­no­mie pos­sible», a été créé par l’hu­main. «Et la mac­hine nous a comme glis­sé des mains. »

Sim­pli­ci­té vo­lon­taire

Pour mon­ter cette pièce-fleuve, le tan­dem a vite choi­si la so­brié­té vi­suelle. «Les es­paces-temps sont mul­tiples, alors on a be­soin de res­ter simples et de créer tout avec rien», ex­plique Marc Beau­pré, un ar­tiste qui a, si­non, sou­vent re­cours à la tech­no­lo­gie.

La pro­duc­tion ac­corde par contre beau­coup d’im­por­tance au tra­vail sur le son. «On s’est ren­du compte que l’ha­billage so­nore donne beau­coup de corps à une si­tua­tion dra­ma­tique et l’ancre da­van­tage dans le réel. Et c’est l’une des dif­fé­rences entre Ca­the­rine et moi : elle a ce ta­lent de pou­voir in­ter­pré­ter la dra­ma­tur­gie à tra­vers une mu­sique, une bande so­nore. Moi, j’au­rais plus ten­dance à al­ler dans le tra­vail cho­ral. Mais ça de­mande énor­mé­ment de temps… »

Au bout du compte, ce spec­tacle mi­sant sur une forme nar­ra­tive pré­sen­te­rait une pa­ren­té avec leur créa­tion ini­tiale à tous les deux (res­pec­ti­ve­ment Le grand ca­hier et Le si­lence de la mer), avance la met­teure en scène. « C’est comme si on fai­sait cha­cun un re­tour aux sources, mais avec l’ex­pé­rience [ac­quise] de­puis…»

Cha­pitres de la chute

Texte de Ste­fa­no Mas­si­ni. Tra­duc­tion de Pie­tro Piz­zu­ti. Mise en scène de Ca­the­rine Vi­dal et Marc Beau­pré. Une co­pro­duc­tion du Théâtre de Quat’Sous, de Terre des hommes et de Coeur bat­tant. Au Quat’Sous, du 16 oc­tobre au 3 no­vembre.

MA­RIE-FRANCE COAL­LIER LE DE­VOIR

Le pre­mier ter­rain d’en­tente des deux créa­teurs fut de com­po­ser une dis­tri­bu­tion pa­ri­taire et di­ver­si­fiée pour por­ter en scène l’his­toire des trois frères Leh­man.

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