Phy­sique et mé­ca­nique du couple

Des duos et des por­tés comme ou­tils et étude de la re­la­tion et de l’en­ga­ge­ment

Le Devoir - - CULTURE | DANSE - CA­THE­RINE LALONDE

«Quand tu danses avec quel­qu’un, en duo, en tra­vail de par­te­naire, tu as un autre, quel­qu’un pour in­ter­agir, quelque chose sur quoi re­bon­dir», ex­plique le dan­seur et co­cho­ré­gaphe de L’un l’autre, Syl­vain Lafortune. « Ta danse est en lien avec quel­qu’un ; tu te concentres da­van­tage sur la fa­çon dont tes ac­tions in­fluencent et font bou­ger l’autre que sur ta seule danse; ça, et ses ré­ac­tions te font bou­ger à leur tour. Ça forme une boucle», une éner­gie qui cir­cule. Et une danse, ose-t-on pen­ser du bout des lèvres, moins nar­cis­sique, plus em­pa­thique.

Le tra­vail de duo est au coeur de cette créa­tion, pré­sen­tée à Danse Danse, for­cé­ment com­po­sée et dan­sée à deux, avec Es­ther Rous­seauMo­rin. Re­gard sur la phy­sique — poids, vi­tesse, gra­vi­té, ef­fet d’en­traî­ne­ment… — du couple.

Syl­vain Lafortune est au Qué­bec un des spé­cia­listes des por­tés. On le voit pas­ser dans les écoles de danse pro­fes­sion­nelles pour en­sei­gner le b.a.-ba des trans­ferts et ré­cep­tion de poids, des en­vo­lées, de la com­pré­hen­sion du mou­ve­ment et du centre d’un par­te­naire. Sa thèse clas­si­fiait les por­tés en danse; son mé­moire por­tait sur l’ap­pren­tis­sage du duo.

« Le duo est la forme dans la­quelle je m’épa­nouis. C’est ma pas­sion, ce tra­vail de par­te­naire que je dé­fi­nis comme toute si­tua­tion dans la­quelle il y a un échange de forces», ex­plique-t-il en en­tre­vue au De­voir, aux cô­tés d’Es­ther Rous­seau-Mo­rin, qui l’as­siste dans son en­sei­gne­ment de­puis une dé­cen­nie, qui se dé­fi­nit aus­si­com­meune«tri­peu­sede

duo». «Le duo est plus com­plexe que le so­lo, pour­suit Rous­seau-Mo­rin, parce que tu dois tout de suite consi­dé­rer l’en­semble. T’es constam­ment en feed­back, et ça offre plus de pos­si­bi­li­tés. »

Les deux ar­tistes, qui s’étaient ren­con­trés comme in­ter­prètes dans S’en­vo­ler, d’Es­telle Cla­re­ton (2010), se sont réunis en stu­dio pour cher­cher et creu­ser des ques­tions, très phy­siques, à deux. «Il n’y a pas de danse dans cette pièce qui existe sans l’autre, ex­plique Rous­seauMo­rin. Il n’y a pas de so­lo, pas d’écla­te­ments: on a tou­jours l’in­ten­tion de s’y re­mettre, de se com­mettre, de se ré­en­ga­ger.» «Dans ma théo­rie, sou­rit Lafortune, à deux, tu forges ce que j’ap­pelle le sys­tème, qui est plus fort, qui contient plus de pos­si­bi­li­tés, que la somme de ses par­ties.»

Ar­rêt sur un mo­ment

«Le duo, d’ha­bi­tude, c’est un mo­ment dans une pièce, re­prend Lafortune, et le por­té, un mo­ment dans le duo.» En s’y at­tar­dant, en éti­rant le temps, qu’ad­vient-il de ces mo­ments­là? «Est-ce qu’on peut pous­ser un por­té? Jus­qu’où? Com­bien de temps peut-il du­rer? Et le contre­poids, dans la du­rée, qu’est-ce que ça de­vient?» illustre Lafortune. Ces études, toutes mé­ca­niques soient-elles, sou­lèvent tout de suite les no­tions de dé­pen­dance et d’in­ter­dé­pen­dance; de rap­ports de force; d’aban­don, de contrôle et de res­pon­sa­bi­li­té ; de ges­tion de risque. Entre autres.

Des ques­tions brû­lantes dans le contexte so­cial ac­tuel, post-#MoiAus­si. Un contexte dont les créa­teurs ont conscience, mais dont ils n’ont pas vou­lu s’ins­pi­rer di­rec­te­ment, et qu’ils ne convoquent pas sur scène.

Même s’ils ont conscience qu’ils in­carnent — un homme et une femme sur scène, lui plus vieux, elle plus belle — un ar­ché­type so­cial de couple oc­ci­den­tal. «Évi­dem­ment que tout le monde va voir un couple dans ça!» disent-ils. D’au­tant que le duo im­pose une proxi­mi­té, sou­vent une in­ti­mi­té, qu’il est fa­cile de lire comme amou­reuse. Et ce même s’ils ont vo­lon­tai­re­ment évi­té la nar­ra­tion, choi­sis­sant des si­tua­tions plus abs­traites, in­tem­po­relles, uni­ver­selles, es­pèrent-ils.

«Il n’y a plus d’es­pace pri­vé dans le duo», croit Lafortune. Ce que Rous­seau-Mo­rin dé­dit: «L’état est l’es­pace pri­vé, ce qu’on vit, cha­cun pour soi. Et en même temps, on est si près l’un de l’autre quand on danse, il y a tel­le­ment d’em­pa­thie que je peux sa­voir dans quel état est Syl­vain.»

Une hy­per­vi­gi­lance en­vers l’autre s’élève, nomment les deux dan­seurs, et aus­si à tra­vers les nom­breuses rotations et gi­ra­tions dans les­quelles ils se lancent, jus­qu’au ver­tige. «Qu’est-ce qui fait que la tache, pu­re­ment phy­sique, peut créer une évo­ca­tion, une mé­ta­phore, une image?» ques­tionnent en­core les créa­teurs. «Au dé­but, on vou­lait évi­ter le conve­nu, les cli­chés», se re­mé­more Es­ther Rous­seau-Mo­rin, pour fi­na­le­ment ac­cep­ter de les frô­ler, les em­bras­ser de-ci, de-là.

«Il y a toutes sortes de rap­ports à tra­vers les­quels on passe. Des rap­ports de force, ré­pètent-ils, des rap­ports de pou­voir et des rap­ports d’in­fluence. On en joue.» «Je peux prendre le poids d’Es­ther pour la sou­le­ver, dé­taille Lafortune, mais elle peut aus­si m’im­po­ser son poids, et c’est un autre rap­port de force. C’est im­por­tant pour nous d’avoir un rap­port éga­li­taire. Je vou­lais tra­vailler avec Es­ther parce qu’elle est ca­pable de me sou­le­ver. Mais ça n’a pas em­pê­ché de ren­con­trer les li­mites. »

Car la dif­fé­rence de poids — 55livres de plus pour lui que pour elle — et de force dans le haut du corps fait «qu’on n’a pas les mêmes pos­si­bi­li­tés. Quand Es­ther me lève, il faut que la tech­nique soit im­pec­cable. On a moins de pos­si­bi­li­tés d’er­reurs», d’ajus­te­ment. À l’op­po­sé? Lafortune a réa­li­sé qu’il avait du mal à s’aban­don­ner en étant por­té, qu’il n’est pas

Le duo est la forme dans la­quelle je m’épa­nouis. C’est ma pas­sion, ce tra­vail de par­te­naire que je dé­fi­nis comme toute si­tua­tion dans » la­quelle il y a un échange de forces. SYL­VAIN LAFORTUNE

si simple de se lais­ser al­ler à l’autre.

«On se de­mande ce que les re­la­tions peuvent être, quel nou­vel équi­libre on peut trou­ver dans les rap­ports de force, com­ment on peut prendre conscience de ceux qui existent, com­ment les maî­tri­ser, in­dique Syl­vain Lafortune. La re­la­tion qu’on met en scène me res­semble, elle res­semble aux re­la­tions que j’ai dans ma vie. Une re­la­tion, c’est du tra­vail. Il faut faire un ef­fort. Il faut un en­ga­ge­ment, de l’écoute, de la gé­né­ro­si­té, de l’at­ten­tion. Et il peut y avoir des mal­en­ten­dus. »

Même quand on les tra­vaille de ma­nière pu­re­ment mé­ca­nique, pu­re­ment fonc­tion­nelle.

JACQUES NA­DEAU LE DE­VOIR

Syl­vain Lafortune, un des spé­cia­listes des por­tés au Qué­bec, en­seigne dans les écoles de danse pro­fes­sion­nelles, as­sis­té de­puis une dé­cen­nie par Es­ther Rous­seauMo­rin.

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