Chambres à louer (pour sen­sa­tions fortes)

Entre Ta­ran­ti­no et Aga­tha Ch­ris­tie, un ré­cit four­millant de fi­gures tor­dues et trou­blées

Le Devoir - - CULTURE | CINÉMA - AN­DRÉ LA­VOIE COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Par­mi les faits d’armes du ci­néaste Drew God­dard, on compte d’abord un film d’hor­reur fi­ce­lé avec ef­fi­ca­ci­té (The Ca­bin in the Woods), mais aus­si quelques épi­sodes, à titre de scé­na­riste, de la sé­rie té­lé­vi­sée Lost, cette chose étrange qui ne re­cu­lait de­vant rien pour plon­ger les per­son­nages (et les spec­ta­teurs!) dans la confu­sion.

On re­trouve un peu plus de co­hé­rence dans Sale temps à l’hô­tel El Royale, un deuxième long mé­trage qui porte en­tiè­re­ment sa griffe, ras­sem­blant en un même lieu un aréo­page de fi­gures tor­dues, si tor­dues qu’on pour­rait croire qu’elles s’y sont don­né ren­dez-vous. Ce n’est pas le cas, mais toutes de­vront com­po­ser avec un cli­mat de sus­pi­cion qui ren­dra chaque geste in­quié­tant, d’au­tant plus que cet éta­blis­se­ment qui semble tout droit sor­ti du bou­le­vard Ta­sche­reau se trouve lit­té­ra­le­ment à la fron­tière de la Ca­li­for­nie et du Ne­va­da. Il est même pos­sible de louer une chambre dans l’un ou l’autre État, suf­fit de se si­tuer du bon cô­té de la ligne tra­cée sur le sol.

Est-ce pour cette par­ti­cu­la­ri­té qu’un ven­deur d’as­pi­ra­teurs (Jon Hamm), un prêtre (Jeff Bridges), une chan­teuse afro-amé­ri­caine (Cyn­thia Eri­vo) et une hip­pie pas très épa­nouie (Da­ko­ta John­son) dé­barquent tous en ce lieu qui a connu des jours plus glo­rieux que ceux qu’il tra­verse en cette

an­née 1969 ? À voir la tronche du ré­cep­tion­niste (Le­wis Pull­man), on n’a pas de mal à le croire tant son apa­thie et son teint bla­fard re­flètent l’état de dé­cré­pi­tude de cet en­droit sem­blable aux rêves les plus fous de Frank Si­na­tra (God­dard s’est ins­pi­ré du cé­lèbre Cal-Ne­va, avec ses pas­sages se­crets et ses par­ties de jambes sou­vent épiées, et fil­mées).

On com­prend vite que chaque voya­geur n’est pas tout à fait ce­lui qu’il pré­tend être, et rien de mieux que de les voir agir dans leur chambre, une fois la porte fer­mée, pour me­su­rer l’éten­due de leur étran­ge­té, ou de leur tur­pi­tude. À ce voyeu­risme s’en ajoute un autre: l’hô­tel re­gorge de cor­ri­dors sombres, et sur­tout de mi­roirs sans tain pour es­pion­ner les moeurs des clients, et exer­cer sur eux une quel­conque forme de chan­tage. Ce qui dé­bute de ma­nière plu­tôt théâ­trale dans ce hall d’ac­cueil sans âme, et un pro­logue dont le ca­rac­tère mys­té­rieux s’éclaire peu à peu, de­vient course contre la montre sous une pluie tor­ren­tielle, ponc­tuée de re­tours en ar­rière, au­tant d’échappées sa­lu­taires sur les plans vi­suel et nar­ra­tif.

Cette loin­taine va­ria­tion des Dix pe­tits nègres d’Aga­tha Ch­ris­tie à la sauce Ta­ran­ti­no — mais sans cette jouis­sive cruau­té et aux dia­logues

moins flam­boyants — se pré­sente comme un di­ver­tis­se­ment de bonne te­nue, égra­ti­gnant les an­nées 1960 (de la guerre du Viet­nam à la pro­li­fé­ra­tion des sectes en pas­sant par l’en­fer de la drogue) et of­frant à une belle bro­chette d’ac­teurs des per­son­nages à la mo­ra­li­té dou­teuse. Entre un fra­gile Jeff Bridges por­tant la sou­tane et une éton­nante Da­ko­ta John­son qui, après Fif­ty Shades of Grey, pro­fite de sa chance pour at­ta­cher ses vic­times !, deux nou­veaux ve­nus ne se laissent pas in­ti­mi­der par la so­lide pres­tance de Jon Hamm, ou celle, ra­co­leuse, de Ch­ris Hens­worth en pseu­do Charles Man­son taillé au cou­teau. Plus nuan­cés, l’un en homme à tout faire ti­mo­ré et l’autre en ar­tiste pré­oc­cu­pé par sa sur­vie, Le­wis Pull­man et Cyn­thia Eri­vo tirent ad­mi­ra­ble­ment leur épingle du jeu dans ce car­rou­sel ef­fré­né qui au­rait ga­gné à être plus concis, mais qui re­cèle suf­fi­sam­ment de sur­prises, et de faux-sem­blants, pour te­nir le spec­ta­teur en ha­leine.

Sale temps à l’hô­tel El Royale (V.F. de Bad Times at the El Royale) ★★★

Thril­ler de Drew God­dard. Avec Jeff Bridges, Cyn­thia Eri­vo, Da­ko­ta John­son, Ch­ris Hens­worth. États-Unis, 2018, 141 mi­nutes.

PHO­TOS 20TH CEN­TU­RY FOX

On com­prend vite que chaque voya­geur n’est pas tout à fait ce­lui qu’il pré­tend être, et de les voir agir en pri­vé, on me­sure l’éten­due de leur étran­ge­té.

Da­ko­ta John­son en hip­pie pas très épa­nouie

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