Où va la Po­logne ?

Le Devoir - - ACTUALITÉS - CHRIS­TIAN RIOUX À VAR­SO­VIE Pre­mier d’une sé­rie de trois textes

«Di­manche, ça risque de bar­der ! » À 62 ans, Mi­chal Dad­lez est de­meu­ré un mi­li­tant. Comme lors­qu’il avait vingt ans et qu’il dis­tri­buait des sa­miz­dats sous le nez des ap­pa­rat­chiks com­mu­nistes. Di­manche, jour de la fête na­tio­nale, ce di­rec­teur d’un la­bo­ra­toire de spec­tro­sco­pie mo­lé­cu­laire à l’Uni­ver­si­té de Var­so­vie ira ma­ni­fes­ter contre le dé­fi­lé qui de­vrait ras­sem­bler di­manche plus de 100 000 par­ti­sans de l’ac­tuel gou­ver­ne­ment de droite.

« L’an der­nier, la po­lice nous a mal­me­nés et on s’est re­trou­vés au poste. J’ai pu m’en ti­rer parce que je connais­sais un élu. Cette an­née, on s’at­tend au pire. »

Il y a un an jour pour jour, le dé­fi­lé de 60 000 per­sonnes avait at­ti­ré des groupes d’ex­trême droite de toute l’Eu­rope qui avaient dé­fi­lé sous des slo­gans xé­no­phobes. Même si le gou­ver­ne­ment juge qu’ils n’étaient qu’une mi­no­ri­té et que leur pré­sence a été exa­gé­rée par la presse in­ter­na­tio­nale, on s’at­tend à ce qu’ils re­viennent en force cette an­née, alors que la Po­logne fête le cen­te­naire de son in­dé­pen­dance. Au point où la mai­resse de Var­so­vie, la li­bé­rale Han­na Gron­kie­wicz-Waltz, a ten­té d’in­ter­dire la ma­ni­fes­ta­tion. Une dé­ci­sion aus­si­tôt an­nu­lée par un tri­bu­nal.

Pour se dis­so­cier des ex­tré­mistes, les con­ser­va­teurs du par­ti au pou­voir, Droit et Jus­tice (PiS), en­vi­sa­geaient cette se­maine d’or­ga­ni­ser leur propre cor­tège où il n’y au­rait que des dra­peaux po­lo­nais.

Di­manche, Mi­chal de­vrait donc être dans les troupes de choc qui or­ga­ni­se­ront un sit-in ou une ac­tion d’éclat quelque part. Mais il ne veut pas en dire plus. Sa convic­tion, c’est que « ce gou­ver­ne­ment se di­rige vers une forme d’au­to­cra­tie », dit-il.

« On est re­ve­nu aux mé­thodes de l’époque com­mu­niste pour contrô­ler la presse et la jus­tice. Car il faut croire que la li­ber­té est une épreuve trop dif­fi­cile pour cer­tains. Vous sa­vez, ici, dans les an­nées 1930, tous les pays étaient au­to­cra­tiques. On sent que ce n’est pas très loin. »

Quel pé­ril dé­mo­cra­tique ?

La Po­logne vient pour­tant de connaître des élec­tions mu­ni­ci­pales par­fai­te­ment libres qui ont vu, comme dans les dé­mo­cra­ties les plus ir­ré­pro­chables, la gauche triom­pher dans les grandes villes. Même si le PiS s’est main­te­nu en tête des suf­frages, il ne l’a em­por­té que dans les pe­tites villes et les zones ru­rales.

Ces ap­pels à dé­fendre la « dé­mo­cra­tie en pé­ril » font sou­rire l’édi­to­ria­liste Wo­j­ciech Pr­zy­byls­ki, qui di­rige la pres­ti­gieuse fon­da­tion Res Pu­bli­ca, as­so­ciée no­tam­ment à la re­vue fran­çaise Com­men­taire fon­dée par Raymond Aron.

« Il n’y a pas de pro­blème de dé­mo­cra­tie en Po­logne, dit Pr­zy­byls­ki, qui di­rige aus­si le pé­rio­dique Vi­se­grad In­sight. Nous sommes même une dé­mo­cra­tie plu­tôt bonne. Ce qui est en cause au­jourd’hui, c’est le sys­tème ju­di­ciaire. Les con­ser­va­teurs se sont mis dans la tête de le cham­bou­ler afin de l’uti­li­ser à leur avan­tage. Ils disent que les juges ont trop de pou­voir et qu’ils sont tous du même camp. »

Le pré­sident du PiS, Ja­ros­law Kac­zyńs­ki, qu’on ac­cuse de di­ri­ger le pays en sous-main, n’a ja­mais ca­ché ses cri­tiques contre ce qu’il nomme l’«im­pos­si­bi­lisme ju­ri­dique». Se­lon lui, les li­bé­raux se sont em­pa­rés de la jus­tice, ce qui em­pêche toute ré­forme en pro­fon­deur. Voi­là pour­quoi son par­ti a dé­ci­dé de mettre su­bi­te­ment à la re­traite tous les juges de la Cour su­prême de plus de 65 ans.

L’af­faire s’est ren­due jus­qu’à Bruxelles, où l’on a évo­qué un « risque clair d’une vio­la­tion grave de l’État de droit » et dé­clen­ché l’ar­ticle 7 des trai­tés qui pré­voit des sanc­tions en­vers les pays qui ne res­pectent pas les va­leurs de l’Union. Une pro­cé­dure lar­ge­ment sym­bo­lique puis­qu’elle exi­ge­rait l’una­ni­mi­té alors même que la Hon­grie de Vik­tor Or­ban a an­non­cé qu’elle vo­te­rait contre.

La Po­logne a « le droit d’éla­bo­rer son sys­tème ju­di­ciaire se­lon ses propres tra­di­tions », a ré­pli­qué de son cô­té le pre­mier mi­nistre po­lo­nais Ma­teusz Mo­ra­wie­cki.

La jus­tice au pas

Pour le pro­cu­reur Kr­zysz­tof Par­chi­mo­wicz, qui di­rige l’as­so­cia­tion Lex Su­per Om­nia (La loi au-des­sus de tout), il ne fait pas de doute que l’État de droit est me­na­cé en Po­logne. Comme 118 de ses col­lègues, il a été ré­tro­gra­dé sans le moindre pré­avis.

« On s’est dé­bar­ras­sé des pro­cu­reurs les plus connus, qui avaient les plus fortes per­son­na­li­tés et à qui le pou­voir po­li­tique ne pou­vait pas im­po­ser ses vo­lon­tés. Nous voi­là re­ve­nus à un cen­tra­lisme qui rap­pelle le com­mu­nisme. On change les têtes pour faire de la place aux amis du par­ti. »

Par­chi­mo­wicz éva­lue à près de 1000 le nombre de juges qui ont été li­mo­gés, ré­tro­gra­dés ou pous­sés à la re­traite.

Se­lon lui, il ne faut pas s’éton­ner si l’en­quête sur l’écra­se­ment d’avion à Smo­lensk, sur­ve­nu en 2010 et dans le­quel sont mortes 96 per­sonnes, dont le pré­sident Lech Kac­zyńs­ki (frère de l’ac­tuel pré­sident du PiS), a été rou­verte. « Kac­zyńs­ki a in­té­rêt à ali­men­ter la théo­rie du com­plot », dit-il.

Par­chi­mo­wicz a lui-même été con­vo­qué par une com­mis­sion qui ac­cuse plu­sieurs per­sonnes d’avoir, par leur in­ac­tion, fa­vo­ri­sé l’éva­sion fis­cale. Il ne s’étonne pas non plus de cette lettre adres­sée par le pro­cu­reur gé­né­ral aux au­to­ri­tés lo­cales afin de s’as­su­rer qu’au­cun acte de ma­riage ou d’adop­tion d’un couple ho­mo­sexuel n’a été trans­crit dans l’état ci­vil. Une qua­siim­pos­si­bi­li­té ju­ri­dique puisque la

Ni les pro­tes­ta­tions des juges ni les hauts cris de Bruxelles ne semblent en ef­fet af­fec­ter sé­rieu­se­ment le sou­tien po­pu­laire dont jouit le PiS

Po­logne ne re­con­naît pas le ma­riage ho­mo­sexuel.

Même si les ré­cents évé­ne­ments ne sont « pas très or­don­nés et ne res­pectent pas les règles», Wo­j­ciech Pr­zy­byls­ki croit néan­moins que les juges ont aus­si be­soin de prendre conscience qu’il y a des mil­liers de per­sonnes qui ont ma­ni­fes­té contre eux. L’in­sa­tis­fac­tion des ci­toyens n’est donc pas la seule res­pon­sa­bi­li­té du PiS.

Deux vi­sions de la Po­logne

Ni les pro­tes­ta­tions des juges ni les hauts cris de Bruxelles ne semblent en ef­fet af­fec­ter sé­rieu­se­ment le sou­tien po­pu­laire dont jouit le PiS. Une po­pu­la­ri­té que les ob­ser­va­teurs at­tri­buent no­tam­ment aux me­sures du nou­veau gou­ver­ne­ment en di­rec­tion des plus dé­mu­nis : hausse des al­lo­ca­tions fa­mi­liales, aide aux mères cé­li­ba­taires et di­mi­nu­tion de l’âge de la re­traite.

« Vous sa­vez, après le com­mu­nisme, la gauche ne s’est pas beau­coup pré­oc­cu­pée des pe­tites gens », re­con­naît la jour­na­liste An­na Bi­kont, une mi­li­tante de la pre­mière heure qui a fon­dé avec Adam Mich­nik le grand quo­ti­dien de gauche Ga­ze­ta Wy­borc­za. «On s’est plus in­té­res­sé aux styles de vie qu’aux gens dans le be­soin. On a été très li­bé­raux. L’éco­no­mie al­lait tout ré­gler. »

C’est ce dont s’était no­tam­ment in­quié­té, rap­pelle-t-elle, le mi­li­tant de la pre­mière heure Ja­cek Ku­ron, dont Bi­kont vient d’écrire la bio­gra­phie avec He­le­na Luc­zy­wo.

Spé­cia­liste de la sé­cu­ri­té so­ciale, le sénateur con­ser­va­teur Mi­chal Se­we­ryńs­ki se sou­vient de son pas­sage à l’Uni­ver­si­té La­val en 1978. Il avait alors vi­si­té les caves de l’Hô­tel-Dieu qui abri­tèrent le Tré­sor po­lo­nais après la guerre afin de le pro­té­ger des com­mu­nistes.

« De­puis la chute du com­mu­nisme, il y a tou­jours eu deux vi­sions de la Po­logne, dit-il. D’un cô­té, une vi­sion ma­té­ria­liste et li­bé­rale en ma­tière de moeurs à la­quelle se sont ral­liés les an­ciens com­mu­nistes. Mais il y avait aus­si une vi­sion pa­trio­tique at­ta­chée aux va­leurs chré­tiennes qui ont fa­çon­né la Po­logne. Nous sommes sim­ple­ment des pa­triotes qui veulent dé­fendre leur iden­ti­té, pas des na­tio­na­listes qui cherchent à im­po­ser leur na­tion aux autres. Il au­ra fal­lu 30 ans pour que cette vi­sion re­fasse sur­face. Mais elle est là pour de bon. D’ici vingt ans, vous ne re­con­naî­trez pas ce pays. »

Lors­qu’on lui de­mande si l’élec­tion de gou­ver­ne­ments con­ser­va­teurs en Po­logne et en Hon­grie an­nonce un re­tour des an­nées 1930 comme le laisse en­tendre le pré­sident fran­çais, Em­ma­nuel Ma­cron, en ce cen­te­naire de l’Ar­mis­tice, il éclate de rire.

« Voyons donc ! Où voyez-vous des agres­sions dans les rues ? Où voyez­vous des mi­lices ar­mées ? Qui veut au­jourd’hui en fi­nir avec la dé­mo­cra­tie ? Per­sonne ! Soyons sé­rieux et ac­cep­tons de dis­cu­ter de ces deux vi­sions, car elles ne dis­pa­raî­tront pas de­main ma­tin. »

WO­J­TEK RAD­WANS­KI AGENCE FRANCE-PRESSE

Une ma­ni­fes­ta­tion du Co­mi­té de dé­fense de la dé­mo­cra­tie, à Var­so­vie le 11 no­vembre 2016, est pas­sée sous le por­trait de Jó­zef Pił­sud­ski, à qui est at­tri­buée la créa­tion de la se­conde ré­pu­blique de Po­logne en 1918.

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