1918-2018 : cen­te­naire de l’Ar­mis­tice

Pour plu­sieurs en­ga­gés ca­na­diens-fran­çais, il était im­pen­sable de se battre pour l’Em­pire bri­tan­nique

Le Devoir - - PERSPECTIVES - JEAN-FRAN­ÇOIS NA­DEAU

Plus de 600 000 Ca­na­diens se re­trou­vèrent sous les dra­peaux de l’Em­pire bri­tan­nique entre 1914 et 1918. En­vi­ron 60 000 n’en re­vinrent pas.

Les té­moi­gnages di­rects des sol­dats ca­na­diens-fran­çais de la Pre­mière Guerre mon­diale sont rares. Très rares. Gens de peu, plon­gés au mi­lieu de condi­tions in­sou­te­nables pour des mo­tifs qui échappent le plus sou­vent à l’en­ten­de­ment, il ne leur ve­nait pas à l’idée, au mi­lieu de leur en­fer, de cou­cher par écrit des sou­ve­nirs qu’ils ne de­man­daient à l’avance qu’à ou­blier au plus vite.

Pour échap­per à leur en­fer au beau mi­lieu de la guerre, l’hu­mour de­vint par­fois une arme. La plai­san­te­rie sur un ton ba­din se trouve chez le sol­dat qui cherche à sup­por­ter le dif­fi­cile. Mais on trouve aus­si chez les sol­dats, tou­jours sous le cou­vert com­mode de l’hu­mour, des cri­tiques acé­rées de leur condi­tion, ex­plique Ber­nard An­drès, pro­fes­seur émé­rite de l’UQAM.

Ber­nard An­drès s’est at­ta­ché à étu­dier les ré­cits de Ca­na­diens fran­çais. « Il y en a très peu, re­marque-t-il. Une poi­gnée, à peine. Il y en a plus au Ca­na­da an­glais. » Mais il note que dans ces rares té­moi­gnages écrits existe « une mé­chante iro­nie », qui va même en cer­tains cas jus­qu’au pam­phlet. « Il y a un hu­mour de base, tri­vial, dans les écrits de l’époque. Mais il y a aus­si un hu­mour ré­flexif », dit-il en en­tre­vue au De­voir à l’oc­ca­sion du cen­te­naire de l’ar­mis­tice.

En marge de trois ex­po­si­tions tem­po­raires pré­sen­tées par le Mu­sée du Châ­teau Ra­me­zay à l’oc­ca­sion de ce cen­te­naire, Ber­nard An­drès pro­pose sur place, le 11 no­vembre 2018, à comp­ter de 13h30, une confé­rence in­ti­tu­lée «La fine fleur de l’hu­mour en 14-18. Té­moi­gnages de sol­dats ca­na­diens­fran­çais ».

An­drès vient de faire pa­raître L’hu­mour des Poi­lus ca­na­diens-fran­çais de la Grande Guerre (PUL). Des écrits des sol­dats Paul Ca­ron, Noël et Hen­ri Chas­sé, Clau­dius Cor­ne­loup, Jo­seph La­pointe, Jo­seph La­voie et Moïse Mar­tin, sans comp­ter les il­lus­tra­tions ti­rées des livres et des jour­naux d’époque, il a ti­ré les meilleures pointes lan­cées contre les of­fi­ciers et les sous-of­fi­ciers.

« Par mo­ments, ça frô­lait l’in­su­bor­di­na­tion. Si on en juge d’après leurs écrits, ces sol­dats ont été l’ob­jet de me­sures in­justes », que leur hu­mour montre du doigt. Sans re­mettre en cause l’ar­mée, comme ce­la se fe­ra ailleurs, ces sol­dats ca­na­diens-fran­çais dé­noncent une struc­ture mi­li­taire bri­tan­nique qui n’est pas propre à as­su­rer leur in­clu­sion dans un re­gistre de com­man­de­ments où ils se sen­ti­raient, à tout le moins, dû­ment re­pré­sen­tés.

Ques­tion de dra­peaux

Pour plu­sieurs en­ga­gés ca­na­diens­fran­çais, il est im­pen­sable de se battre pour l’Em­pire bri­tan­nique. C’est ain­si qu’on trou­ve­ra au Qué­bec un fort mou­ve­ment contre la conscrip­tion obli­ga­toire. Le sen­ti­ment qui conduit nombre de Ca­na­diens fran­çais à la guerre, sous l’uni­forme ca­na­dien ou autre, n’en de­vient que plus in­té­res­sant. L’élan pour l’Em­pire n’était cer­tai­ne­ment pas du même ordre qu’au Ca­na­da an­glais, où la moi­tié des en­ga­gés étaient nés au Royaume-Uni. C’est ain­si qu’on a pu plu­sieurs fois me­na­cer Hen­ri Bou­ras­sa, le di­rec­teur du De­voir, fer­me­ment op­po­sé à la conscrip­tion, de le pendre haut et court à la pre­mière oc­ca­sion.

Pour cer­tains, l’en­ga­ge­ment se fe­ra sous les dra­peaux d’une autre ar­mée. Au parc La Fon­taine, à Mon­tréal, un mo­nu­ment rap­pelle les noms de 106 jeunes hommes de la ville qui se sont en­ga­gés dans l’ar­mée fran­çaise. Ils n’étaient pour­tant pas tous d’ori­gine fran­çaise, ces en­ga­gés de Mon­tréal. «Six étaient des Ca­na­diens fran­çais qui se sont por­tés vo­lon­taires», ex­plique l’his­to­rien et gé­néa­lo­giste Mar­cel Four­nier, qui vient de consa­crer un ou­vrage à ces sol­dats.

Dans Les sol­dats fran­çais de Mon­tréal morts en Eu­rope, Mar­cel Four­nier fait re­mar­quer que ce mo­nu­ment aux en­ga­gés sous le dra­peau fran­çais est le seul du genre au Ca­na­da. Mais au Qué­bec seule­ment, ils ont pour­tant été 1200 à s’en­ga­ger sous les dra­peaux de cette ar­mée. De ces sol­dats, plu­sieurs étaient bel et bien ins­crits dans la réa­li­té qué­bé­coise de longue date.

C’est le cas de Paul Ca­ron. Né en 1889 à Mont­ma­gny, en­tré au ser­vice du jour­nal Le De­voir en 1909 à titre de sté­no­graphe, puis comme jour­na­liste deux ans plus tard, Ca­ron si­gne­ra plu­sieurs chro­niques dans le jour­nal. Ca­tho­lique ul­tra, dans l’es­prit na­tio­na­liste d’un Hen­ri Bou­ras­sa, Ca­ron en­voyait ré­gu­liè­re­ment ses écrits au jour­nal. On y perçoit son vif sen­ti­ment de me­ner une guerre juste, au mi­lieu de condi­tions pour­tant nou­velles. « Il n’y a plus de ba­taille, c’est un em­bra­se­ment gé­né­ral. Mou­rir le coeur troué par une balle ou une baïon­nette en­ne­mie, c’est triste, sans doute, mais […] autre chose est de se faire oc­cire à dis­tance par un en­gin qui vous tombe des­sus sans crier gare et contre le­quel vous ne pou­vez rien», écrit-il dans Le De­voir en 1915, en don­nant ain­si une idée de ce nou­veau type de guerre me­née avec des moyens in­dus­triels. Le 16 avril 1917, Ca­ron est tué sous l’uni­forme fran­çais à Ni­velle, dans le nord, à titre d’ad­ju­dant du 133e Ré­gi­ment d’in­fan­te­rie. Ses chro­niques ont été ras­sem­blées et com­men­tées par Béa­trice Ri­chard, doyenne à l’en­sei­gne­ment du Col­lège mi­li­taire royal de Saint-Jean.

Gar­der une trace

« Les fran­co­phones ont été plus en­clins à s’en­ga­ger quand le 22e Ré­gi­ment a été mis en place. Là, ils pou­vaient au moins être com­man­dés en fran­çais », dit l’his­to­rien Mou­rad Dje­ba­bla-Brun, pro­fes­seur au Col­lège mi­li­taire royal du Ca­na­da à Saint-Jean-sur-Ri­che­lieu, qui vient de faire pa­raître, à l’en­seigne de l’édi­teur Sep­ten­trion, les car­nets de guerre du sol­dat Jo­seph Al­phonse Cou­ture. « Avec les écrits de Cou­ture, on se rend compte que les Ca­na­diens fran­çais se trou­vaient aus­si dans des uni­tés an­glo-saxonnes. » Sou­vent, ex­plique l’his­to­rien, ces Ca­na­diens fran­çais ser­vaient de sauf-conduits une fois en Eu­rope. « On les met­tait de­vant, comme pre­mier contact avec les po­pu­la­tions, parce que les liens étaient beau­coup plus fa­ciles avec les Ca­na­diens fran­çais, à cause de la culture et de la langue », ex­plique le pro­fes­seur Dje­ba­bla-Brun au De­voir.

Dans ses car­nets pu­bliés sous le titre Du Saint-Laurent au Rhin, le sol­dat Cou­ture note la proxi­mi­té qui se trouve à l’unir avec les Fran­çais et les Belges de la Wal­lo­nie. « Il parle avec émer­veille­ment de sa dé­cou­verte de l’Eu­rope, de ses per­mis­sions à Londres, mais sur­tout de Pa­ris, des théâtres, des amu­se­ments. Pour lui, c’est vrai­ment l’émer­veille­ment. » Il vient de Saint-Aga­pit. Il a 19 ans. Il écrit comme il parle, très sim­ple­ment. « Il veut gar­der une trace. Il écrit. » Une trace d’émer­veille­ment, au beau mi­lieu de l’hor­reur de cette guerre.

On les met­tait de­vant, comme pre­mier contact avec les po­pu­la­tions, parce que les liens étaient beau­coup plus fa­ciles avec les Ca­na­diens fran­çais, à cause de la culture et de la langue

MOU­RAD DJE­BA­BLA-BRUN

MU­SÉE ROYAL 22E RÉ­GI­MENT. PH-172-0176 / MI­NIS­TÈRE DE LA DÉ­FENSE NA­TIO­NALE – BI­BLIO­THÈQUE ET AR­CHIVES CA­NA­DA. PA-000262

À gauche : des mi­li­taires ca­na­diens se re­posent dans des trous d’obus en marge de la ba­taille d’Amiens, en août 1918. À droite : des membres du 22e Ré­gi­ment, com­po­sé en grande ma­jo­ri­té de sol­dats ca­na­diens-fran­çais, dans les tran­chées en juillet 1916.

MU­SÉE ROYAL 22E RÉ­GI­MENT. PH-172-0172

Les sol­dats du 22e Ré­gi­ment bi­vouaquent à proxi­mi­té du front de la ba­taille d’Amiens.

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