Le plus hips­ter des mou­ve­ments évan­gé­liques du Qué­bec

L’Église la Cha­pelle, ba­sée à Mon­tréal, est ins­pi­rée des Hill­song amé­ri­cains

Le Devoir - - PERSPECTIVES - JEAN-PHI­LIPPE PROULX COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

In­ti­me­ment liée au mou­ve­ment mon­dial Hill­song, la Cha­pelle at­tire l’at­ten­tion de jeunes mil­lé­na­riaux en chan­geant la forme de l’Église.

« C’est pas une re­li­gion. Tout ce qu’on fait, c’est de poin­ter vers ce­lui qui sauve, le seul qui peut ame­ner une trans­for­ma­tion in­croyable, Jé­sus. Il y a trois ans, il n’y avait rien ici, ce n’était qu’une salle de spec­tacle. Main­te­nant, chaque di­manche, il y a la pré­sence de Dieu », dé­clare le pas­teur Da­vid Mirck de­vant une foule gon­flée à bloc au théâtre Fair­mount.

Chaque di­manche, la Cha­pelle re­ven­dique 1500 fi­dèles dans cinq dif­fé­rents ser­vices re­li­gieux of­ferts à Mon­tréal, no­tam­ment à la To­hu, à l’école Pè­reMar­quette et au théâtre Fair­mount. Fon­dée en 2013 par Da­vid Po­thier, an­cien pas­teur jeu­nesse de l’Église évan­gé­lique Nou­velle Vie à Lon­gueuil, as­so­ciée au cou­rant du chris­tia­nisme non dé­no­mi­na­tion­nel, la Cha­pelle a des an­tennes aux quatre coins de la ville.

« Ils ap­posent leur marque et créent un en­vi­ron­ne­ment re­pro­duc­tible qui at­tire leur clien­tèle », ex­plique Hilla­ry Kaell, pro­fes­seure as­so­ciée au Dé­par­te­ment des re­li­gions de l’Uni­ver­si­té Con­cor­dia. Il y a des com­pa­ra­tifs entre la marque d’une Église comme la Cha­pelle et McDo­nald’s, se­lon Mme Kaell. « Ils vont aus­si cher­cher à im­plan­ter ce mo­dèle ailleurs, à at­ti­rer plus de gens dans leur congré­ga­tion. Mais ce­la ne nuit pas à l’ef­fi­ca­ci­té de ces églises. Leur mo­dèle s’ins­crit dans l’es­thé­tique de la culture oc­ci­den­tale contem­po­raine. »

Le re­jet de la re­li­gion au sein du mou­ve­ment pen­te­cô­tiste, c’est une pi­rouette rhé­to­rique, mais ça tra­duit aus­si un mode de fonc­tion­ne­ment bien spé­cial, sou­ligne Fré­dé­ric De­jean, pro­fes­seur au Dé­par­te­ment de sciences des re­li­gions à l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Mon­tréal (UQAM). « On pro­pose une ex­pé­rience, une ren­contre avec Jé­sus. On as­so­cie la re­li­gion du cô­té de l’ins­ti­tu­tion, de la bu­reau­cra­tie et du désen­ga­ge­ment de l’in­di­vi­du. C’est per­çu né­ga­ti­ve­ment », ex­plique M. De­jean.

« C’est bien plus qu’une re­li­gion, clame pas­sion­né­ment le jeune croyant Ra­phaël Bou­le­rice. C’est une re­la­tion avec Dieu. Dans l’his­toire, la re­li­gion a fait beau­coup de mal, […] des guerres, des atro­ci­tés com­mises au nom de la re­li­gion. On s’en éloigne parce qu’il y a un dan­ger de s’éga­rer de la base, de la re­la­tion avec Dieu. »

En­goue­ment

Si l’is­lam est sou­vent per­çu comme la confes­sion re­li­gieuse en crois­sance au Qué­bec, c’est plu­tôt le chris­tia­nisme qui at­tire l’at­ten­tion. «Lors­qu’on re­garde le nombre de lieux de culte et les créa­tions de lieux de culte, on re­marque que c’est vrai­ment les com­mu­nau­tés évan­gé­liques qui sont en crois­sance », nuance M. De­jean.

Pour se dé­mar­quer, la Cha­pelle cible des jeunes pro­fes­sion­nels qué­bé­cois non is­sus de l’im­mi­gra­tion. À voir ceux qui en fran­chissent les portes, on peut pen­ser que la mis­sion semble réus­sie. Ce­la fait aus­si men­tir l’idée que le chris­tia­nisme se­rait en fin de vie au Qué­bec, se­lon M. De­jean.

C’est faux que les Qué­bé­cois «ont dé­cro­ché de la re­li­gion», se­lon So­lange Le­febvre, pro­fes­seure ti­tu­laire à l’Ins­ti­tut d’études re­li­gieuses de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal. « Main­te­nant que l’idée d’une re­li­gion na­tio­nale au Qué­bec s’est ef­fri­tée, de nou­velles Églises ar­rivent pour ré­pondre à des mar­chés spé­ci­fiques. Nous sommes dans une ère du mar­ché re­li­gieux, face à des Églises plus convain­cantes que quand leurs ef­fec­tifs [étaient] as­su­rés. »

Sur le site Web de la Cha­pelle, au­cune ex­pli­ca­tion claire des croyances vé­hi­cu­lées n’est af­fi­chée. En pas­sant du rite à la per­for­mance dans les cé­ré­mo­nies, l’«ex­pé­rience» per­met d’in­ter­pel­ler des jeunes ayant une vague culture ca­tho­lique. « On est ici dans une lo­gique de spec­tacle, de per­for­mance. Ce que les gens vont vivre est constam­ment une ex­pé­rience in­édite, ex­plique Fré­dé­ric De­jean. Le suc­cès ne vient pas tant du mes­sage que des groupes de mu­sique et de la forme que prend le mes­sage dans les chan­sons. »

Mains le­vées en signe de louange à Dieu, les croyants vivent plei­ne­ment à la Cha­pelle, lar­ge­ment ins­pi­rée dans ses fa­çons de faire par l’Église mon­diale Hill­song. « On met en avant un cô­té hips­ter. Les gens sont tou­jours très beaux, très sou­riants. Il y a vrai­ment une es­thé­tique », ajoute Fré­dé­ric De­jean.

En te­nant cé­ré­mo­nie dans des en­droits comme le théâtre Fair­mount ou la To­hu, le mou­ve­ment ral­lie les gens peu en­clins à pous­ser les portes d’une église. « Dans une église, on a par­fois l’im­pres­sion que c’est un sa­lon fu­né­raire, se rap­pelle Ra­phaël Bou­le­rice. [Ici] je n’ai ja­mais peur d’in­vi­ter des amis, parce qu’ils ne se­ront ja­mais dé­çus. » D’autres Églises, comme l’Église 21 ou Re­surgent Church, se réunissent quant à elles au ci­né­ma Banque Sco­tia et Ci­ne­plex Kirk­land pour fa­ci­li­ter la prise de contact avec leurs fi­dèles et li­mi­ter les coûts as­so­ciés aux taxes fon­cières.

Crois­sance per­son­nelle

Des mes­sages po­si­tifs, li­vrés par des pas­teurs cha­ris­ma­tiques, voi­là la re­cette ga­gnante des ser­mons. Mes­sages qui, à la lec­ture des titres of­ferts en ba­la­do­dif­fu­sion par Nou­velle Vie, pour­raient fa­ci­le­ment être confon­dus avec des confé­rences sur la crois­sance per­son­nelle : « Comment ré­agir à des si­tua­tions in­con­trô­lables » ou « Plus ja­mais seul ». « Les gens n’ont pas be­soin d’une grande in­ter­pré­ta­tion théo­lo­gique des textes bi­bliques, mais plu­tôt qu’on leur parle de leur vie quo­ti­dienne », ex­plique M. De­jean.

À chaque gé­né­ra­tion son mou­ve­ment. Les an­nées 2000 ont vu per­cer l’Église de scien­to­lo­gie à tra­vers Tom Cruise, Ma­don­na et Brit­ney Spears ont em­bras­sé la Kab­bale, et, ré­cem­ment, Jus­tin Bie­ber s’est fait l’égé­rie de Hill­song. «Les Églises évan­gé­liques sont très sen­sibles à l’air du temps. Rien n’in­dique que, dans quelques an­nées, ce ne se­ra pas autre chose », conclut M. De­jean.

En at­ten­dant, la Cha­pelle sou­haite ou­vrir 30 églises en 30 ans. De­puis plu­sieurs se­maines, la Cha­pelle a re­fu­sé toutes nos de­mandes d’en­tre­vue, pro­met­tant d’y ré­pondre «après Noël». Quant à l’Église Nou­velle Vie, on nous a in­di­qué qu’on avait pour « po­li­tique de ne pas ac­cor­der d’en­tre­vues aux mé­dias ».

PHO­TOS CA­THE­RINE LE­GAULT LE DE­VOIR

Le pas­teur Da­vid Mirck (à gauche) et des fi­dèles lors d’une cé­ré­mo­nie du mou­ve­ment évan­gé­lique la Cha­pelle au théâtre Fair­mount, à Mon­tréal, la se­maine der­nière

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.