La dé­crois­sance plu­tôt que la crois­sance

Le Devoir - - ÉDITORIAL - Joel Chia­rel­lo Étu­diant à la maî­trise en science po­li­tique à l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Mon­tréal

La goutte qui fait dé­bor­der le vase, elle est tom­bée lorsque j’ai ou­vert mon Fa­ce­book et que les or­ga­ni­sa­teurs de la ma­ni­fes­ta­tion « La pla­nète s’in­vite au Par­le­ment » (le sa­me­di 10 no­vembre) ont men­tion­né le fait que la nou­velle mi­nistre de l’En­vi­ron­ne­ment al­lait être pré­sente. Les or­ga­ni­sa­teurs croient en­core que le gou­ver­ne­ment se­ra le mo­teur de chan­ge­ment pour le cli­mat. Comment peut-on être aus­si dupe? Comment peut-on se voi­ler la face de cette ma­nière ?

Le gou­ver­ne­ment Le­gault a été clair dès le dé­but par ses ac­tions, mais aus­si par les gens qui com­posent son équipe : l’en­vi­ron­ne­ment est su­bor­don­né au pro­fit. Si l’en­vi­ron­ne­ment nous em­pêche de faire des pro­fits, l’en­vi­ron­ne­ment pren­dra le bord. L’une des pre­mières dé­cla­ra­tions du gou­ver­ne­ment ca­quiste a été pour dire qu’il al­lait re­ti­rer la pro­tec­tion d’ex­plo­ra­tion pé­tro­lière sur l’île d’An­ti­cos­ti. Puis re­lan­cer et en­cou­ra­ger en­core plus vi­gou­reu­se­ment l’ex­plo­ra­tion pé­tro­lière et ga­zière en Gas­pé­sie. […]

Je le ré­pète : comment peut-on, mal­gré toutes ces évi­dences, conti­nuer à croire que ce se­ra le gou­ver­ne­ment qui chan­ge­ra quoi que ce soit aux pro­blèmes cli­ma­tiques? De sur­croît, le pre­mier mi­nistre ac­tuel est le fon­da­teur d’une en­tre­prise fai­sant par­tie d’un des sec­teurs les plus pol­luants au monde, ce­lui de l’avia­tion.

Mais al­lons un peu plus loin dans la ré­flexion, car on pour­rait croire que cette tan­gente an­ti-cli­mat n’est ré­ser­vée qu’à la CAQ. Ce n’est pas du tout le cas. Avant la CAQ, les li­bé­raux ont di­ri­gé en conqué­rants pen­dant près de 15 an­nées sans in­ter­rup­tion. Qu’ont-ils fait ?

Ils ont vou­lu faire pas­ser un oléo­duc pour aug­men­ter l’ex­por­ta­tion du pé­trole le plus pol­luant au monde, ils ont vou­lu faire construire un port à Ca­cou­na et ont au­to­ri­sé l’ex­ploi­ta­tion pé­tro­lière sur l’île d’An­ti­cos­ti avant de faire marche ar­rière et de ver­ser 41,4 mil­lions de dol­lars en dé­dom­ma­ge­ment aux en­tre­prises pé­tro­lières. On pour­rait conti­nuer long­temps sur cette vague, pas­sant des gaz de schiste à l’ex­plo­ra­tion pé­tro­lière et ga­zière en Gas­pé­sie, en fai­sant un ar­rêt par le pro­jet d’ex­ploi­ta­tion du Grand Nord et en fi­nis­sant notre pe­tit pé­riple à tra­vers nos lacs et ri­vières, des­quels le gou­ver­ne­ment li­bé­ral es­pé­rait faire sor­tir on ne sait trop quoi en­core. Ou­blions même que nous conti­nuons à vendre notre eau po­table à des en­tre­prises pri­vées qui font un pro­fit monstre sur notre or bleu alors que Le Cap, en Afrique du Sud, est sur le point de de­ve­nir la pre­mière grande ville à man­quer d’eau.

Men­tion­nons aus­si par la bande que le gou­ver­ne­ment pé­quiste de Pau­line Ma­rois, mal­gré son très court pas­sage au pou­voir, est ce­lui qui a, le pre­mier, au­to­ri­sé l’ex­plo­ra­tion pé­tro­lière sur l’île d’An­ti­cos­ti.

Au fé­dé­ral ? Ce n’est guère mieux. Le gou­ver­ne­ment Har­per, rap­pe­lons-nous, est ce­lui qui a dé­clas­sé plus de 99 % des cours d’eau et lacs pro­té­gés. Ce­la donne net­te­ment le ton sur la po­li­tique an­ti-en­vi­ron­ne­ment que Har­per me­nait. Il était aus­si à l’ori­gine du fa­meux pi­pe­line de la ligne 9 qui était si es­sen­tiel à notre sur­vie (mais qui al­lait mettre en pé­ril des cen­taines de cours d’eau et des di­zaines de villes et vil­lages).

Sui­vit alors le ô com­bien ver­tueux Jus­tin. Ce grand po­li­ti­cien qui se couvre de vert et se targue de pro­té­ger l’en­vi­ron­ne­ment d’une main pen­dant qu’il achète un pi­pe­line à 4,15 mil­liards de l’autre. Ce tout aus­si grand pre­mier mi­nistre qui se dit vert fait de grands dis­cours sur l’im­por­tance de l’en­vi­ron­ne­ment pen­dant qu’il va aux États-Unis ras­su­rer les com­pa­gnies pé­tro­lières sur le fait que le Ca­na­da conti­nue­ra à ex­ploi­ter son pé­trole sale.

Alors, non, je n’y crois plus, à ces beaux dis­cours que les gou­ver­ne­ments chan­ge­ront les choses pour pro­té­ger l’en­vi­ron­ne­ment. Pour­quoi ? Parce que Jean Cha­rest est de­ve­nu lob­byiste pro-pé­trole, que Le­gault est le fier fon­da­teur d’une com­pa­gnie d’avia­tion, que Har­per tra­fi­cote sans au­cun scru­pule avec les géants pé­tro­liers et que Tru­deau dé­fend mor­di­cus l’État pé­tro­lier saou­dien. Je le ré­pète : ce ne se­ra vrai­ment pas l’État qui chan­ge­ra quoi que ce soit à la crise en­vi­ron­ne­men­tale.

Ses in­té­rêts sont l’éco­no­mie et l’éco­no­mie. Le prin­cipe de base de l’éco­no­mie ac­tuelle est la crois­sance, et le GIEC nous a pré­ci­sé­ment dit que la dé­crois­sance était né­ces­saire. […]

Le 10 no­vembre, il faut donc al­ler mar­cher, mais pas pour « in­vi­ter le Par­le­ment à faire bou­ger les choses ». Il faut al­ler mar­cher pour voir que nous ne sommes pas seuls, que tous en­semble nous pou­vons don­ner un gros coup de pied aux fesses de ces États pé­tro­liers que sont le Ca­na­da et le Qué­bec et re­prendre notre des­ti­née en mains. Nous avons les connais­sances et les ca­pa­ci­tés pour chan­ger les choses, il n’est pas trop tard. Pour ce­la, il fau­dra d’abord ac­cep­ter d’écou­ter les ex­perts du GIEC et plan­cher sur la dé­crois­sance, pas sur la crois­sance.

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