Théâtre

Alex Iva­no­vi­ci, An­na­bel Sou­tar et Brett Wat­son dis­sèquent les guerres de culture qui nous op­posent

Le Devoir - - SOMMAIRE - MA­RIE LA­BRECQUE COL­LA­BO­RA­TRICE LE DE­VOIR

Porte Pa­role en­fonce son scal­pel dans un Qué­bec po­la­ri­sé.

C’est le nou­veau mal so­cial de notre époque: la po­la­ri­sa­tion. Cette in­ca­pa­ci­té de la gauche et de la droite po­li­tiques de trou­ver un ter­rain com­mun pour dis­cu­ter, An­na­bel Sou­tar l’éprouve dans sa vie per­son­nelle. «Je viens d’une fa­mille qui s’est tou­jours as­sise au­tour de la table pour par­ler po­li­tique, et on n’en est plus ca­pables. Il y a des par­ti­sans de Trump dans ma fa­mille, et on ne peut plus par­ler sans com­men­cer à hur­ler des in­sultes. »

La di­vi­sion de la so­cié­té qué­bé­coise est certes «moins ex­pli­cite» que chez nos voi­sins. Mais elle existe. «C’est l’une des blagues dans J’aime Hy­dro : que les Qué­bé­cois n’aiment pas beau­coup le conflit. Je crois qu’il y a beau­coup de su­jets ta­bous ici, qui de­vraient être dis­cu­tés. Mais on pré­fère ne pas trop ren­trer dans un dé­bat char­gé. »

Une dé­chi­rure qui pour­rait s’exa­cer­ber en l’ab­sence d’échanges face à face, juge la di­rec­trice ar­tis­tique de Porte Pa­role. En ex­plo­rant les mul­tiples fa­cettes de di­vers su­jets, la com­pa­gnie do­cu­men­taire a tou­jours ten­té de « fa­ci­li­ter un contact entre les gens qui pensent dif­fé­rem­ment». Mais son nou­veau pro­jet s’écarte de son pro­ces­sus ha­bi­tuel, car le théâtre lance cette fois lui­même l’évé­ne­ment: une ren­contre entre quatre per­sonnes de pro­fils et d’opi­nions di­ver­gentes.

Pour L’as­sem­blée ont été réunies no­tam­ment une femme voi­lée et une ex-membre de La Meute (la vi­déo­blo­gueuse Jo­sée Rivard). Un qua­tuor en­tiè­re­ment fé­mi­nin, dans un clin d’oeil à l’his­toire d’Es­pace Go. «Aus­si, on avait l’in­tui­tion que la ques­tion des femmes et du fé­mi­nisme sont au coeur de la ré­flexion sur l’im­mi­gra­tion mu­sul­mane, au Qué­bec.»

Avec ses co­au­teurs Alex Iva­no­vi­ci et Brett Wat­son — qui sont aus­si les deux mo­dé­ra­teurs de la soi­rée —, la dra­ma­turge a res­ser­ré, mon­té le verbatim de cette réu­nion de quatre

Beau­coup de notre dis­cours pu­blic est pré­pa­cka­gé, très [lisse]. Tan­dis que lors­qu’on cherche le sens, la pa­role de­vient très ac­tive.

AN­NA­BEL SOU­TAR

heures. En plus d’y in­cor­po­rer «des en­tre­vues de sui­vi» in­di­vi­duelles où cha­cune porte un re­gard ré­tros­pec­tif sur la ren­contre, deux se­maines après. Les rôles sont en­suite re­pris par des ac­trices (Pas­cale Bus­sières, Amé­lie Gre­nier, No­ra Guerch et Ch­ris­ti­na Tan­nous).

Le ré­sul­tat, si on en croit Sou­tar, est très di­ver­tis­sant. Et les par­ti­ci­pantes sont al­lées au fond du su­jet. «Elles ont par­lé avec beau­coup de can­deur d’en­jeux qui les touchent pro­fon­dé­ment. Il y a des mo­ments d’ex­trême émo­tion, de confron­ta­tion. Mais aus­si, une vo­lon­té d’ar­ri­ver au bout de la soi­rée et de res­ter res­pec­tueuses.» D’où, par­fois, un di­lemme.

Alex Iva­no­vi­ci note qu’on a ra­re­ment l’oc­ca­sion d’être de­vant des in­ter­lo­cu­teurs si dif­fé­rents. «Sou­vent, lors­qu’on dis­cute, les gens qu’on men­tionne — par exemple, telle eth­ni­ci­té — ne sont pas pré­sents. Et on les re­groupe pour fa­ci­li­ter l’ex­pres­sion de notre idée, parce que c’est plus simple.» Mais cette gé­né­ra­li­sa­tion de­vient plus dif­fi­cile avec la per­sonne en face… La pièce montre le conflit que vivent les par­ti­ci­pantes entre la sym­pa­thie qu’elles dé­ve­loppent pour les autres femmes et leur ten­dance à les éti­que­ter.

L’as­sem­blée per­met aus­si de consta­ter com­bien les convic­tions sont sou­vent nées d’ex­pé­riences per­son­nelles. «On s’ima­gine que nos po­si­tions mo­rales sont in­tel­lec­tuelles, mais réel­le­ment, c’est l’émo­tion qui s’ex­prime, opine le co­mé­dien. Et on trouve les jus­ti­fi­ca­tions [ra­tion­nelles] par la suite.»

Ces ci­toyennes ne maî­trisent pas né­ces­sai­re­ment l’art du dé­bat. Elles doivent par­fois cher­cher de nou­veaux mots afin d’ex­pli­quer leurs po­si­tions à leurs op­po­santes idéo­lo­giques. Cette «langue en construc­tion» plaît beau­coup à la dra­ma­turge. «Beau­coup de notre dis­cours pu­blic est pré­pa­cka­gé, très [lisse]. Tan­dis que lors­qu’on cherche le sens, la pa­role de­vient très ac­tive. Et le lan­gage est l’un des en­jeux prin­ci­paux de la pièce. On a vrai­ment quatre ni­veaux dif­fé­rents de fran­çais.»

Fo­rum pu­blic

Aux termes de la pièce écrite, un es­pace de dis­cus­sion libre va s’ou­vrir pour les spec­ta­teurs. Du­rant «une pé­riode pré­dé­ter­mi­née», les vo­lon­taires vont pou­voir al­ler dé­battre entre eux sur scène. «On a créé un fo­rum qui est aus­si vieux que le théâtre lui-même, re­marque Alex Iva­no­vi­ci. Mais on a per­du l’ha­bi­tude de ces échanges qui sont à la fois in­times et qui se dé­roulent dans l’es­pace pu­blic. »

La plu­part des spec­ta­teurs n’ap­par­tiennent-ils pas à la gauche du spectre po­li­tique? An­na­bel Sou­tar en convient, tout en no­tant que la gauche elle-même est di­vi­sée au­jourd’hui, entre ex­trêmes et mo­dé­rés. Reste qu’elle voit le manque de plu­ra­li­té du pu­blic théâ­tral comme un pro­blème. «Ce­la si­gni­fie que le théâtre est aus­si de­ve­nu une bulle idéo­lo­gique. Et c’est rare qu’on ait réus­si à chan­ger ça, à Porte Pa­role. Sauf peut-être dans quelques spec­tacles comme Fre­dy, où on a eu vrai­ment un pu­blic di­ver­si­fié.» La di­rec­trice ai­me­rait ex­plo­rer les moyens d’at­ti­rer d’autres gens, hors des cir­cuits des théâtres ins­ti­tu­tion­nels.

Avec L’as­sem­blée, la com­pa­gnie inau­gure en tout cas un pro­jet à « long terme». Une ver­sion an­glo­phone du concept vient d’être créée à To­ron­to. Dans The As­sem­bly — qu’on pour­ra d’ailleurs voir à Es­pace Go, du 10 au 17 no­vembre —, des An­glo-Mont­réa­lais dis­cutent d’im­mi­gra­tion mu­sul­mane et de li­ber­té d’ex­pres­sion. Un dé­bat qui s’est ré­vé­lé «plus dur» que le fran­co­phone. Et qui a sus­ci­té un dé­bat éthique dans l’équipe. «Quelles formes de pa­roles doivent être ac­cep­tées, ou ex­clues de l’as­sem­blée? Il y a une cer­taine am­bi­guï­té dans les pièces au­tour de l’éthique de cer­tains choix.»

Ses créa­teurs ai­me­raient en te­nir d’autres au Qué­bec. Et en cette veille des élec­tions amé­ri­caines de mi-man­dat, ils se ré­jouis­saient d’en créer une bien­tôt dans la so­cié­té qui les a ins­pi­rés. Même si le théâtre états-unien a été long à convaincre. «Ils ont peur de pro­vo­quer plus de po­la­ri­sa­tion.» Mais est-ce vrai­ment pos­sible ?

VA­LÉ­RIAN MA­ZA­TAUD LE DE­VOIR

Alex Iva­no­vi­ci (à gauche) et An­na­bel Sou­tar (à droite) ont co­écrit L’as­sem­blée en com­pli­ci­té avec Brett Wat­son. L’as­sem­blée Texte: Alex Iva­no­vi­ci, An­na­bel Sou­tar et Brett Wat­son. Mise en scène: Chris Abra­ham. Pro­duc­tion: Porte Pa­role. Avec Pas­cale Bus­sières, Amé­lie Gre­nier, No­ra Guerch, Alex Iva­no­vi­ci, Ch­ris­ti­na Tan­nous et Brett Wat­son, du 13 no­vembre au 2 dé­cembre, à Es­pace Go.

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