Les liai­sons dé­li­cieuses

Em­ma­nuel Mou­ret a cé­dé aux charmes du film his­to­rique, mais de­meure égal à lui-même avec Ma­de­moi­selle de Jonc­quières

Le Devoir - - CULTURE | CINÉMA - AN­DRÉ LA­VOIE COL­LA­BO­RA­TEUR LE DE­VOIR

Le com­men­taire est tom­bé en toute fin d’en­tre­vue, telle une évi­dence, et sur­tout pas sur un ton hon­teux. En re­voyant briè­ve­ment le fil de sa car­rière d’ac­teur, Édouard Baer s’est sou­ve­nu d’une re­marque de Thier­ry Fré­maux, dé­lé­gué gé­né­ral du Fes­ti­val de Cannes : « Il manque de chef­sd’oeuvre à ta fil­mo­gra­phie. »

Du même souffle, ce­lui qui est éga­le­ment ci­néaste (Ou­vert la nuit) et ani­ma­teur de ra­dio à France In­ter place Ma­de­moi­selle de Jonc­quières, d’Em­ma­nuel Mou­ret, dans une classe à part, un film et un per­son­nage qu’il es­pé­rait se­crè­te­ment, sa­vou­rant le suc­cès cri­tique et com­mer­cial en France — ce qui ne va pas tou­jours de pair avec les films dé­li­cats et dé­li­cieux du réa­li­sa­teur de Chan­ge­ment d’adresse, L’art d’ai­mer, Un bai­ser s’il vous plaît, etc.

Les deux com­parses sont à Mon­tréal dans le cadre du fes­ti­val Ci­ne­ma­nia pour dé­fendre le film qui pren­dra l’af­fiche au Qué­bec le 16 no­vembre, le­quel met aus­si en ve­dette Cé­cile de France en mer­veilleuse veuve ven­ge­resse is­sue de la no­blesse du XVIIIe siècle. «Dé­fendre» ap­pa­raît un mot sé­vère lors­qu’on les ren­contre tour à tour: sou­riants, af­fables, gé­né­reux dans leurs ré­ponses. Et les ques­tion­ner sé­pa­ré­ment, c’est aus­si prendre la me­sure de ce qui les dis­tingue, Baer tout en hu­mour et sans pré­ten­tion («Je n’ai pas de culture clas­sique.»), Mou­ret à l’image des per­son­nages qu’il in­carne par­fois dans ses films, mo­deste, brillant, sans l’ombre d’une ar­ro­gance.

Si plu­sieurs furent éton­nés de voir le ci­néaste dé­bar­quer dans l’uni­vers co­lo­ré et contrai­gnant des pro­duc­tions en cos­tumes («D’abord une idée de mon pro­duc­teur», pré­cise-til), son en­vie de s’ins­pi­rer de Jacques le fa­ta­liste, de De­nis Di­de­rot, n’éton­ne­ra per­sonne, sur­tout ceux qui connaissent son amour des mots et son éru­di­tion. Sans comp­ter sa fas­ci­na­tion pour le XVIIIe siècle, «cette grande époque des mé­moires, celle d’une no­blesse qui avait du temps pour l’exa­men de soi, l’ob­ser­va­tion de leurs émo­tions et de leur être, bref, une pé­riode fas­ci­nante ».

Ce qui fas­cine aus­si, c’est la sub­tile mé­ca­nique d’une femme au coeur bri­sé, Ma­dame de la Pom­me­raye (Cé­cile de France, elle aus­si dans son pre­mier film «cos­tu­mé») cher­chant à faire payer son bour­reau, un li­ber­tin, le mar­quis des Ar­cis (Édouard Baer), de sa las­si­tude quant à un amour qu’elle croyait éter­nel. Et elle pren­dra deux âmes en peine, dont la jeune (et pas si naïve) Ma­de­moi­selle de Jonc­quières, pour par­ve­nir à ses fins. Évi­dem­ment, plu­sieurs ont vite dres­sé des pa­ral­lèles avec Les liai­sons dan­ge­reuses, de La­clos, et sur­tout la cé­lèbre adap­ta­tion qu’en a ti­rée Ste­phen Frears en 1988.

Mal­gré la flam­boyance des cos­tumes et le raf­fi­ne­ment ex­quis de la di­rec­tion ar­tis­tique, nous sommes tou­jours chez Mou­ret, et c’est ce qui plai­sait à Édouard Baer. «Il y a chez lui une grâce, une lé­gè­re­té, cette chose très fran­çaise qu’est le ba­di­nage et l’idée que l’amour est un jeu. Rien à voir avec un De­nys Ar­cand, où les his­toires sen­ti­men­tales sont des choses graves et in­tenses.» D’être in­vi­té pour la pre­mière fois dans cet uni­vers le com­blait, mais d’abord pour y dé­fendre un per­son­nage « de chair, d’une grande in­ten­si­té, comme ce­lui de Cé­cile de France, qui livre une per­for­mance in­croyable». Et sur­tout pas ques­tion de re­pro­duire le jeu du ci­néaste lors­qu’il se met en scène avec «cette dis­tan­cia­tion que moi je n’aime pas, mais c’est un homme de pu­deur».

Sai­sir les choses au bon mo­ment

Em­ma­nuel Mou­ret n’est pas tout à fait d’ac­cord avec cette ana­lyse, mais ne s’en for­ma­lise pas, ré­pé­tant qu’il faut ces­ser de culti­ver «cette my­tho­lo­gie du réa­li­sa­teur qui sait tout». Même quand il joue, pour­rait-on ajou­ter. «On dit de la réa­li­sa­tion que c’est l’art de la maî­trise, sou­ligne Mou­ret, mais il ne contrôle rien. Il doit sur­tout être à l’écoute, prendre au vol une bonne idée, sai­sir les choses au bon mo­ment. Et sa­voir tour­ner une scène pré­vue en plein so­leil alors qu’il se met à pleu­voir. »

Même si la vir­tuo­si­té tech­nique n’est pas ce qui aveugle de­vant ses films — on lui sou­ligne abon­dam­ment la qua­li­té lit­té­raire de ses dia­logues et ses fi­lia­tions avec Éric

C’est un texte très mu­si­cal, très écrit, im­pos­sible d’im­pro­vi­ser. Et Cé­cile de France était tel­le­ment bien pré­pa­rée que je ne pou­vais que me l ais­ser en­traî­ner par elle. ÉDOUARD BAER

Roh­mer ou Woo­dy Al­len —, ses par­tis pris es­thé­tiques dans Ma­de­moi­selle de Jonc­quières sont nom­breux, dont ce­lui du plan-sé­quence, par­ti­cu­liè­re­ment dans la pre­mière par­tie du film, vé­ri­table duo d’amou­reux. « Ce fut un dé­fi pas­sion­nant pour toute l’équipe, à la fois stu­dieux, pre­nant, et exal­tant.» Et il lui fal­lait des co­mé­diens dis­ci­pli­nés, rom­pus à l’exi­gence du théâtre, ne se­rait-ce que pour mé­mo­ri­ser des pages en­tières sans que la ca­mé­ra cesse de tour­ner.

Rien pour ef­frayer Édouard Baer. « Il faut jouer dans ces films-là comme si nous étions à la cen­tième re­pré­sen­ta­tion d’une pièce de théâtre, comme si on l’avait dans les jambes. C’est un texte très mu­si­cal, très écrit, im­pos­sible d’im­pro­vi­ser. Et Cé­cile de France était tel­le­ment bien pré­pa­rée que je ne pou­vais que me lais­ser en­traî­ner par elle. »

Et l’ac­teur n’hé­site pas non plus à se lais­ser en­traî­ner par le suc­cès de ce film, ain­si que par les ac­co­lades élo­gieuses concer­nant son in­ter­pré­ta­tion. À l’aube de la cin­quan­taine, c’est plu­tôt sur un ton mo­deste qu’il en­vi­sage la suite, concé­dant que Thier­ry Fré­maux a rai­son, même s’il af­fec­tionne cer­tains films (Men­songes et tra­hi­sons et plus si af­fi­ni­tés, de Laurent Ti­rard, lui re­vient vite en mé­moire), et que son mar­quis des Ar­cis contient la pro­messe de rôles qu’on ne lui of­frait pas avant.

Quant à Em­ma­nuel Mou­ret, l’aven­ture du film his­to­rique a sans doute chas­sé quelques doutes, mais ne croyez pas qu’il a ga­gné en as­su­rance. «Le réa­li­sa­teur in­ter­prète une his­toire à l’aune de son res­sen­ti. Il avance à tâ­tons, il est per­du dans sa vi­sion, dans sa re­cherche.» Une telle fran­chise ex­plique pour­quoi ses films, ceux d’hier comme ceux d’au­jourd’hui, lui ont tou­jours beau­coup res­sem­blé.

Ma­de­moi­selle de Jonc­quières prend l’af­fiche au Qué­bec le 16 no­vembre.

PHO­TOS VA­LÉ­RIAN MA­ZA­TAUD LE DE­VOIR

Pour Em­ma­nuel Mou­ret (à gauche), Édouard Baer (à droite) in­carne le mar­quis des Ar­cis, un li­ber­tin.

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