Ten­tacle Tribe dé­mul­ti­plie ses ten­ta­cules

Le tan­dem in­suffle du zen au coeur des danses ur­baines avec Ghost

Le Devoir - - CULTURE | DANSE - MÉ­LA­NIE CAR­PEN­TIER COL­LA­BO­RA­TRICE LE DE­VOIR

At­teindre «la zone». Cet état de grâce où la concen­tra­tion et l’im­mer­sion dans une ac­ti­vi­té sont telles que le corps et l’es­prit se mettent au pi­lo­tage au­to­ma­tique. No­tion ré­pan­due chez les rap­peurs, «la zone» — aus­si ap­pe­lée flow en psy­cho­lo­gie po­si­tive — est le but que les dan­seurs de hi­phop re­cherchent de fa­çon ob­ses­sive. Avec quatre paires de ten­ta­cules de plus à leur arc, Em­ma­nuelle Lê Phan et Elon Hö­glund pour­suivent leur quête de cet état mo­di­fié de la conscience avec Ghost, nou­velle créa­tion dont le point car­di­nal est le mo­tif du souffle.

« Comme dan­seurs, nous de­vons être conscients de notre res­pi­ra­tion, car le mou­ve­ment change com­plè­te­ment se­lon quand et comment tu ins­pires et ex­pires. Ce n’était donc pas un élé­ment nou­veau dans notre tra­vail. Ç’a d’ailleurs tou­jours fait par­tie de nos pra­tiques, mais nous vou­lions pous­ser plus loin nos re­cherches en adop­tant dif­fé­rentes tech­niques de res­pi­ra­tion», af­firment les créa­teurs qui s’ins­pirent sur­tout des pra­tiques orien­tales, où la maî­trise du souffle s’avère cru­ciale, comme le qi gong, le yo­ga, la mé­di­ta­tion et les arts mar­tiaux.

Formes oni­riques et dis­tor­sions

Pas­sant du duo à la com­po­si­tion d’en­semble, le tan­dem voit son ré­per­toire ga­gner en en­ver­gure de­puis deux ans. Le fait de tra­vailler avec les mêmes in­ter­prètes — Vic­to­ria Ma­cken­zie, Mec­dy JeanPierre, Ma­rie-Reine Ka­ba­sha et Ra­hime Gay-Lab­bé — leur a per­mis de dé­ve­lop­per une forme de sym­biose. En stu­dio, le souffle ré­gule les mou­ve­ments acro­ba­tiques des six dan­seurs ab­sor­bés dans la com­po­si­tion de fi­gures oni­riques: hydre à six têtes, pieuvre géante, en­ti­tés mys­té­rieuses ti­rées de l’uni­vers de Miya­za­ki.

Mi­sant sur une scène dé­pouillée où n’in­ter­vient qu’un fin tra­vail des lu­mières, les ar­tistes ont vou­lu res­ser­rer leur créa­tion sur le pou­voir

Le fait d’être ex­po­sé à la danse per­met de créer de nou­veaux che­mins neu­ro­naux, de ra­len­tir le vieillis­se­ment et d’en­tre­te­nir la mé­moire. L’ob­jec­tif n’est pas de sa­voir, mais plu­tôt d’al­ler vers l’in­con­nu. Pour­quoi de­vons-nous tou­jours es­sayer de tout com­prendre ? ELON HÖ­GLUND

d’évo­ca­tion des corps et leurs mu­si­ca­li­tés. « C’est un tra­vail com­plexe et sym­bio­tique, où nous sommes tous in­ter­con­nec­tés et in­ter­dé­pen­dants, af­firme Em­ma­nuelle Lê Phan. Avec Ghost, la nou­velle ave­nue que nous avons prise est la ma­ni­pu­la­tion d’ac­ces­soires, d’ob­jets, de ma­tières plas­tiques et de cos­tumes. On s’est in­té­res­sés aux formes dis­tor­dues qu’on peut trou­ver chez cer­tains peintres sur­réa­listes comme Dalí ou Pa­co Po­met. »

«En danse, il existe un dic­ton pour dé­si­gner le mo­ment où l’on entre dans “la zone”: on dit qu’on at­trape un es­prit [we catch a ghost]», ex­plique la créa­trice. «Cette image d’es­prit ou de fan­tôme se rap­porte plu­tôt au souffle, à l’air, à la vie spi­ri­tuelle», com­plète Elon Hö­glund. «D’ar­ri­ver à cet état de mé­di­ta­tion et de dé­pos­ses­sion, où le flux et l’ali­gne­ment corps-es­prit sont par­faits, c’est comme at­tra­per un es­prit. À l’in­verse, cette fi­gure peut aus­si re­pré­sen­ter une mé­moire pro­gram­mée né­ga­tive, un com­por­te­ment com­pul­sif et in­cons­cient. »

L’oeuvre parle d’elle-même

Pré­fé­rant ne pas en dé­voi­ler trop sur leur créa­tion ni trop l’in­tel­lec­tua­li­ser, les ar­tistes s’éver­tuent à ex­pri­mer à tra­vers leur danse « ce que les mots ne peuvent ex­pri­mer». Ils de­mandent aux spec­ta­teurs d’être ré­cep­tifs aux sen­sa­tions et de pro­je­ter leur ima­gi­naire sur scène, plu­tôt que de cher­cher à dé­ce­ler à tout prix un sens uni­voque dans l’oeuvre dan­sée.

«C’est une rai­son de plus pour nous de res­ter dans l’abs­trac­tion.

Le fait d’être ex­po­sé à la danse per­met de créer de nou­veaux che­mins neu­ro­naux, de ra­len­tir le vieillis­se­ment et d’en­tre­te­nir la mé­moire. L’ob­jec­tif n’est pas de sa­voir, mais plu­tôt d’al­ler vers l’in­con­nu. Pour­quoi de­vons-nous tou­jours es­sayer de tout com­prendre ? Il peut y avoir tel­le­ment de dif­fé­rentes couches de sens à une oeuvre. Et, par­fois, le fait d’in­tel­lec­tua­li­ser tel­le­ment les choses, comme on le voit sou­vent en art contem­po­rain, fait que l’ob­jet perd de son es­prit », conclut le cho­ré­graphe.

Ghost

De Ten­tacle Tribe. Cho­ré­gra­phie: Em­ma­nuelle Lê Phan et Elon Hö­glund. In­ter­prètes: Em­ma­nuelle Lê Phan, Elon Hö­glund, Vic­to­ria Ma­cken­zie, Mec­dy Jean-Pierre, Ma­rie-Reine Ka­ba­sha, Ra­hime Gay-Lab­bé. À la 5e Salle du 13 au 17 no­vembre.

La zone, c’est cet état de grâce où la concen­tra­tion et l’im­mer­sion dans une ac­ti­vi­té sont telles que le corps et l’es­prit se mettent au pi­lo­tage au­to­ma­tique. No­tion ré­pan­due chez les rap­peurs, c’est le but que re­cherchent les dan­seurs de hip-hop de fa­çon ob­ses­sive.

MA­RIE-FRANCE COAL­LIER LE DE­VOIR

Le point car­di­nal est le mo­tif du souffle dans Ghost.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.