Les ten­ta­tions sym­pho­niques du Fran­çais Alain Al­ti­no­glu

La se­maine qui vient nous amène un autre pro­fil re­mar­quable de chef à l’OSM

Le Devoir - - CULTURE | CLASSIQUE - CH­RIS­TOPHE HUSS

Le chef fran­çais Alain Al­ti­no­glu vient di­ri­ger l’Or­chestre sym­pho­nique de Mon­tréal dans la se­maine qui vient. On peut prendre le pa­ri de voir à la cor­beille tout le co­mi­té de sé­lec­tion, ou du moins une par­tie de ce­lui-ci, suivre le concert avec grande at­ten­tion. On ne ré­écri­ra ja­mais l’his­toire. Mais si, en avril 2016, Alain Al­ti­no­glu n’avait été contraint d’an­nu­ler ses dé­buts à Mon­tréal, où il de­vait di­ri­ger Les pla­nètes de Hol­st, la confi­gu­ra­tion de la sé­lec­tion d’un suc­ces­seur à Kent Na­ga­no au­rait peut-être pris une tour­nure dif­fé­rente.

Ce n’est qu’une im­pres­sion, mais, sans rien en­le­ver au coup de foudre que nous avons éprou­vé pour Ra­fael Payare, avec Fran­çois-Xa­vier Roth, la se­maine der­nière, nous sommes pro­ba­ble­ment pas­sés dans une «autre ligue» que celle des chefs qui te­naient la corde au dé­but du pro­ces­sus. Sur pa­pier, Alain Al­ti­no­glu fait par­tie de cette ligue, tout comme Da­vid Ro­bert­son, qui nous vi­si­te­ra plus tard cette sai­son. «Alain Al­ti­no­glu? Mais c’est un chef d’opé­ra ! » dites-vous peut-être. Vous n’avez pas tout à fait tort. C’est ain­si que ce Pa­ri­sien de 43 ans d’ori­gine ar­mé­nienne s’est fait connaître. Il a même été le troi­sième Fran­çais à di­ri­ger à Bay­reuth (Lo­hen­grin, 2015), après An­dré Cluy­tens et Pierre Bou­lez, et il est, en ce mo­ment, di­rec­teur mu­si­cal du Théâtre de la Mon­naie de Bruxelles. Mais voi­là, il y a trois ou quatre ans, trou­vant que le vo­let sym­pho­nique de­ve­nait un pa­rent un peu trop pauvre de ses ac­ti­vi­tés, il a ré­orien­té sa car­rière.

«Je di­ri­geais au Me­tro­po­li­tan Ope­ra de New York, à Covent Gar­den de Londres, à la Staat­so­per de Vienne et à celle de Ber­lin. Le ni­veau des or­chestres sym­pho­niques, même s’il était très bon, n’était pas le même. Une agence plus spé­cia­li­sée dans le sym­pho­nique m’a ou­vert des portes et je me suis aper­çu que le monde ly­rique et le monde sym­pho­nique ne se connaissent pas entre eux. »

À par­tir de là, le bouche-à-oreille a fait très vite les choses et le chef fran­çais s’est re­trou­vé à la tête des plus grands or­chestres. «Je di­rige au­jourd’hui da­van­tage de sym­pho­nique que d’opé­ra», constate-t-il, in­ter­ro­gé par Le De­voir.

En tant que chef d’opé­ra, Al­ti­no­glu ne se pro­duit plus qu’à Bruxelles, dans son fief, avec une ré­cente ex­cep­tion, à Vienne, pour Les Troyens de Ber­lioz, une vieille pro­messe faite au di­rec­teur de l’opé­ra de la ca­pi­tale au­tri­chienne, Do­mi­nique Meyer.

Comme chef sym­pho­nique, Al­ti­no­glu est (pour com­bien de temps en­core?) un iti­né­rant de luxe, donc un coeur à prendre! Comment voit-il les or­chestres d’Amé­rique du Nord et d’Eu­rope? Y a-t-il un con­tinent plus en­viable pour un chef ?

«Ce sont deux ma­nières de tra­vailler dif­fé­rentes, mais il faut faire at­ten­tion à ne pas ré­duire l’Eu­rope à un type d’es­prit. Entre un or­chestre du sud de l’Es­pagne et un or­chestre fin­lan­dais, les dif­fé­rences sont grandes. Les or­chestres comme à Londres ou dans les pays scan­di­naves se rap­prochent da­van­tage des or­chestres nord-amé­ri­cains (du moins des États-Unis, puisque je n’ai ja­mais di­ri­gé au Ca­na­da). Je ne sais si on peut in­té­grer Mon­tréal dans le même genre que Phi­la­del­phie, Chi­ca­go ou New York, mais ce que je connais de ces or­chestres-là, c’est avant tout un très grand pro­fes­sion­na­lisme. Les mu­si­ciens ar­rivent ex­trê­me­ment prêts. Il a éga­le­ment quelque chose de dif­fé­rent quant à la culture du son. Mais là aus­si, entre Chi­ca­go et Phi­la­del­phie, ce n’est pas le même son. »

Alain Al­ti­no­glu ad­met que la prin­ci­pale «dif­fé­rence cultu­relle c’est la dis­ci­pline, qui manque par­fois dans cer­tains pays d’Eu­rope». Il tem­père tou­te­fois son af­fir­ma­tion: «Les choses évo­luent vite. À Pa­ris, l’Or­chestre Na­tio­nal, entre l’époque de Charles Du­toit au dé­but des an­nées 1990 et au­jourd’hui, a com­plè­te­ment chan­gé. La pré­ca­ri­té du tra­vail dans le monde en­tier fait que les jeunes mu­si­ciens ar­rivent avec un état d’es­prit dif­fé­rent.»

Un De­bus­sy sur me­sure

Alain Al­ti­no­glu, qui a eu le plai­sir de di­ri­ger Ber­lioz à Bos­ton face à l’or­chestre dont les disques, di­ri­gés par Charles Munch, ont ber­cé son en­fance, a vé­cu son plus grand choc cultu­rel nord-amé­ri­cain à New York.

Les choses évo­luent vite. À Pa­ris, l’Or­chestre Na­tio­nal, entre l’époque de Charles Du­toit au dé­but des an­nées 1990 et au­jourd’hui, a com­plè­te­ment chan­gé. La pré­ca­ri­té du tra­vail dans le monde en­tier fait que les jeunes mu­si­ciens ar­rivent » avec un état d’es­prit dif­fé­rent.

ALAIN AL­TI­NO­GLU

«La pre­mière fois que j’ai di­ri­gé Car­men au Me­tro­po­li­tan Ope­ra, je m’en sou­viens très bien: les piz­zi­ca­tos étaient si par­fai­te­ment en­semble que ce­la ne son­nait pas fran­çais. Ce n’était pas du Bi­zet, c’était autre chose ! »

Le pro­gramme mont­réa­lais d’Alain Al­ti­no­glu com­porte une ori­gi­na­li­té: une suite de Pel­léas et Mé­li­sande de De­bus­sy. Mais De­bus­sy n’a pas com­po­sé une telle suite et ce sont en gé­né­ral les chefs qui la consti­tuent eux­mêmes. En quoi la sienne dif­fère-telle de celles d’Erich Leins­dorf ou de Clau­dio Ab­ba­do?

«Il y a aus­si eu une suite de Ma­rius Constant qui rem­pla­çait des chan­teurs par des ins­tru­ments… En fait, les Édi­tions Du­rand, l’édi­teur ori­gi­nal et his­to­rique de De­bus­sy, m’ont contac­té parce que de­puis des an­nées des suites se consti­tuaient et étaient jouées sans l’au­to­ri­sa­tion de Du­rand, l’édi­teur qui a les droits sur Pel­léas et Mé­li­sande .»

Du­rand vou­lait donc en quelque sorte consti­tuer une suite of­fi­cielle. « Le pro­jet m’a beau­coup plu, mais la ques­tion était dé­li­cate, car De­bus­sy n’y a pas pen­sé lui-même. Je suis par­ti des in­ter­ludes or­ches­traux com­po­sés par De­bus­sy entre les scènes quelques se­maines avant la pre­mière en 1902 parce qu’il n’y avait pas as­sez de temps pour chan­ger les dé­cors. Ces in­ter­ludes ont une sa­veur wag­né­rienne, presque par­si­fa­lienne. »

L’idée d’Alain Al­ti­no­glu est d’in­ter­ve­nir aus­si peu que pos­sible et de pré­ser­ver le fil de la nar­ra­tion: «En une ving­taine de mi­nutes, on suit l’his­toire de Pel­léas et Mé­li­sande à tra­vers prin­ci­pa­le­ment des in­ter­ludes. »

Ce tra­vail ne fait pas pour au­tant d’Alain Al­ti­no­glu un adepte des syn­thèses sym­pho­niques d’opé­ras, à la ma­nière de Leo­pold Sto­kows­ki: «De tout temps il a eu des trans­crip­tions, sur­tout au XIXe siècle, pour fa­ci­li­ter la cir­cu­la­tion des oeuvres. Au­jourd’hui, avec le disque et In­ter­net, ce n’est plus un pro­blème. Même si ce­la peut être un atout pour at­ti­rer un pu­blic qui n’irait pas à l’opé­ra, je mi­lite tou­jours pour re­trou­ver la pen­sée ori­gi­nelle du com­po­si­teur. C’est pour ce­la aus­si que j’ai pris très au sé­rieux cette suite de Pel­léas, que je vou­lais la plus proche pos­sible de l’es­prit de­bus­syste. »

Alain Al­ti­no­glu ne vient pas conqué­rir Mon­tréal. Il est heu­reux et ex­ci­té d’une dé­cou­verte, in­tri­gué, sur­tout, par l’étran­ge­té de se « re­trou­ver de­vant un or­chestre qui parle fran­çais en Amé­rique du Nord». «J’ai juste de l’ex­ci­ta­tion. Je ne sais même pas ce que vous pen­sez des ar­tistes fran­çais! En France, je sais que nous sommes bien­veillants en­vers les Ca­na­diens qui viennent nous voir. » On sent le chef bouillon­ner en es­pé­rant une ré­ci­pro­ci­té…

Alain Al­ti­no­glu

De­bus­sy: Danses sacrée et pro­fane. Mo­zart: Concer­to pour pia­no no 27. De­bus­sy: Pel­léas et Mé­li­sande, suite. Ra­vel: Daph­nis et Ch­loé, suite no 2. Jen­ni­fer Sch­wartz (harpe), Till Fell­ner (pia­no), Or­chestre sym­pho­nique de Mon­tréal. Mai­son sym­pho­nique, mar­di 13 et mer­cre­di 14 no­vembre à 20 h.

DIRK WAEM AGENCE FRANCE-PRESSE

Le pro­gramme mont­réa­lais d’Alain Al­ti­no­glu com­porte une ori­gi­na­li­té : une suite de Pel­léas et Mé­li­sande de De­bus­sy.

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