La cor­don­ne­rie Chez Ger­ry

Le Droit Affaires - - Sommaire - par Jean Ga­gnon Col­la­bo­ra­tion spéciale

À la blague, Ben­ja­min La­croix, âgé de 28 ans, dit en­core rê­ver aux Jeux olym­piques. Plus pré­ci­sé­ment à ceux qui se­ront pré­sen­tés à l’été 2020 à To­kyo, au Ja­pon. Adepte de planche à neige, c’est tou­te­fois dans la dis­ci­pline de l’es­ca­lade qu’il en­tend se dé­mar­quer.

Mais pas en tant qu’ath­lète. Car le jeune homme est pro­prié­taire de­puis 2015 de la cor­don­ne­rie Chez Ger­ry, une ins­ti­tu­tion bien connue des ci­toyens du quar­tier Saint-Jeande-Bos­co, dans le sec­teur Hull de Ga­ti­neau. Et bien­tôt, l’am­bi­tieux jeune en­tre­pre­neur et son cou­sin Ju­lien-Charles Pa­ra­dis vont lan­cer The Klimb, une entreprise de com­merce en ligne qui se spé­cia­li­se­ra dans le res­se­me­lage de chaus­sons d’es­ca­lade. Dans ses fan­tasmes les plus fous, il contemple dé­jà la ban­de­role The Klimb flot­tant sur un mur dans la mé­tro­pole du pays du So­leil-Le­vant.

De fil en ai­guille

C’est tout à fait par ha­sard si Ben­ja­min La­croix, un Val­mon­tois de nais­sance, s’est re­trou­vé à la tête de Chez Ger­ry, une cor­don­ne­rie qui existe de­puis 1958. À l’ori­gine, lui et trois de ses amis vou­laient se payer un « trip de skate et de snow­board » à Whist­ler, en Co­lom­bie-Bri­tan­nique. Un voyage d’un an, es­pé­raient-ils. En manque d’ar­gent pour dé­frayer les coûts de

l’ex­pé­di­tion, ce fi­nis­sant de l’école po­ly­va­lente Le Car­re­four de Ga­ti­neau dé­ni­che­ra un em­ploi à la cor­don­ne­rie Chaus­sures ré­gio­nales à Or­léans, là où il a tout ap­pris de ce mé­tier tra­di­tion­nel. Il la quit­te­ra six ans plus tard. De jo­bines en jo­bines et de fil en ai­guille, le jeune homme voit ap­pa­raître une op­por­tu­ni­té d’af­faires, celle d’ac­qué­rir la co­or­don­ne­rie Chez Ger­ry, un pe­tit com­merce dont le lo­cal de la rue De­mon­ti­gny ne paie vrai­ment pas de mine. Avec pour seul ba­gage post­se­con­daire une ses­sion d’études à La Ci­té des af­faires d’Ot­ta­wa, il plonge dans l’aven­ture, fort de son ex­per­tise ac­quise à la cor­don­ne­rie Chaus­sures ré­gio­nales. « La seule dif­fé­rence avec Or­léans, re­grette-t-il avec hu­mour, c’est que c’est moi qui paie les fac­tures main­te­nant. » De son mé­tier, Ben­ja­min La­croix re­tient sur­tout le fait qu’il faut être pa­tient lorsque vient le temps de pro­cé­der à une ré­pa­ra­tion, aus­si mi­neure puisse-t-elle pa­raître.

« En cor­don­ne­rie, il n’y a rien qui est cal­cu­lable. Des fois , je pense que ça va me prendre cinq mi­nutes et ça prend une heure. Il faut être créa­tif, mi­nu­tieux. » Et pour ceux qui croient que ce mé­tier est en voie de dis­pa­ri­tion, sa­chez que Ben­ja­min La­croix est d’un tout autre avis. « Je ne manque pas de tra­vail. Il pour­rait s’en ou­vrir une autre au coin de la rue et j’au­rais tou­jours de l’ou­vrage. »

Ré­in­ven­ter la cor­don­ne­rie

Mais Ben­ja­min La­croix ne pense pas qu’à la cor­don­ne­rie. Il veut gran­dir, pro­cé­der à de l’ex­pan­sion. Et ces temps-ci, c’est son pro­jet de com­merce en ligne The Klimb qui illu­mine son re­gard et étanche sa soif d’en­tre­pre­neu­riat. Il voit loin pour The Klimb, aus­si loin que Pé­kin. Car pour lui, le sa­voir-faire qu’il a dé­ve­lop­pé Chez Ger­ry en ré­pa­rant avec suc­cès des sou­liers d’es­ca­lade peut le pro­pul­ser dans les grandes ligues. Se­lon lui, ils sont rares les com­mer­çants et ar­ti­sans qui res­se­mellent les chaus­sons d’es­ca­lade comme il le fait.

« Il n’y a pas une tonne de spé­cia­listes dans ce do­maine.

J’ai mis beau­coup de temps à dé­ve­lop­per mon ex­per­tise, je suis un per­fec­tion­niste », se plaît-il à dire. L’aven­ture com­porte aus­si ses zones d’in­cer­ti­tude. « La for­mule est là. Le monde de l’es­ca­lade, c’est un pe­tit monde, Tu fais une mau­vaise job et ça se répand vite. » On le constate, Ben­ja­min La­croix n’a pas peur de gra­vir les mon­tagnes, un avis que par­tage Nan­cy Ray­mond, pro­prié­taire de Stea­ma­tic Ca­na­da et men­tore du cor­don­nier dans le cadre du pro­gramme M de men­to­rat de la Chambre de com­merce de Ga­ti­neau. « Ben­ja­min est très au­da­cieux d’avoir pris un mé­tier aus­si vieux que ce­lui de cor­don­nier. Mais il est en train de le ré­in­ven­ter, dit-elle. Il est à la fois dy­na­mique et au­da­cieux. Il a plein de pro­jets dans sa tête, mais il prend le temps de ré­flé­chir. Son prin­ci­pal dé­fi se­ra de gé­rer sa crois­sance. Il de­vra s’en­tou­rer d’un per­son­nel qua­li­fié en qui il a confiance. » Mal­gré le suc­cès qu’il pour­rait connaître avec The Klimb, pas ques­tion pour Ben­ja­min La­croix de fer­mer éven­tuel­le­ment Chez Ger­ry. « Je ne veux pas fer­mer la cor­don­ne­rie. C’est mon bé­bé. Mais il fau­dra mon­ter une équipe stable. Il n’y a pas de maind’oeuvre et il n’existe plus de for­ma­tion en cor­don­ne­rie de­puis 2011. Il va fal­loir for­mer des gens, je n’ai pas le choix. »

PHO­TOS SI­MON SÉGUIN-BER­TRAND, LE DROIT

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