Un hu­main, lui aus­si

Le Droit - - LA UNE - PA­TRICK DUQUETTE pdu­quette@le­droit.com

A ppe­lons-le Jean. Mais dans sa tête, il est aus­si Ra­phaël, Si­mon, William, Fé­lix, Na­than ou Lo­gan. Quand Jean perd pied, quand il ne sait plus qui il est par­mi les per­son­na­li­tés qui se bous­culent dans sa tête, ce n’est pas beau à voir. Ça peut même de­ve­nir rude.

Vu de l’ex­té­rieur, ça donne un gars de 24 ans qui parle tout seul sur la rue, qui se couche n’im­porte où, qui fume où c’est in­ter­dit. Un gars in­ca­pable de conser­ver un em­ploi, qui se fait ex­pul­ser d’un lo­ge­ment après l’autre, qui a maille à par­tir avec les po­li­ciers.

Un gars qui se re­trouve une jour­née à l’hô­pi­tal, et la jour­née d’après au Gîte Ami. Un pa­ria dont per­sonne ne veut s’oc­cu­per, un « étrange » condam­né à de­meu­rer dans la marge.

Jean est aus­si pa­ra­no, il a peur des pi­qûres et du dé­ter­gent, il voit des com­plots et des me­naces par­tout. L’autre jour, il était convain­cu qu’on lui avait vo­lé son compte en banque même si ce n’était pas le cas.

Ima­gi­nez-vous dans la tête d’un gars comme ça. Vous per­ce­vez des me­naces par­tout, vous igno­rez qui vous êtes. Quand il n’en peut plus du monde me­na­çant qu’il per­çoit, Jean se bar­ri­cade quelque part.

La pre­mière fois, il de­vait avoir 15 ou 16 ans, il s’est en­fer­mé dans le sous-sol de sa mère, Nan­cy Cô­té. Il a cloué la porte. Pen­dant des jours, il s’est cou­pé du monde, man­geant à peine et re­fu­sant de voir qui­conque. Sa dé­tresse était telle qu’il a dit à sa mère : mon dé­sir le plus cher est de res­ter bar­ri­ca­dé dans ton sous-sol jus­qu’à la fin de ma vie.

« Mais moi, je n’étais pas d’ac­cord », ré­sume Nan­cy que j’ai ren­con­trée au Tim Hor­ton cette se­maine.

Dix ans que Nan­cy, ana­lyste au gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, se bat afin d’ob­te­nir des ser­vices pour son fils schi­zo­phrène. Je l’en­ten­dais ra­con­ter son his­toire et je me de­man­dais si j’au­rais eu le cou­rage de faire seule­ment la moi­tié de ce qu’elle a fait pour lui.

Son fils qui était at­ta­chant, in­tel­li­gent, en­joué et ob­ser­va­teur jus­qu’à l’âge de 12 ans. Il a flip­pé pour de­ve­nir une boule de rage am­bu­lante, un dé­lin­quant re­belle, qui s’est mis à vo­ler des au­tos et à fu­mer du pot. Ça a pris un cer­tain temps à Nan­cy avant de com­prendre que ce n’était pas qu’une crise d’ado­les­cence.

L’école n’en vou­lait plus, il s’est re­trou­vé pour quelques temps au centre jeu­nesse à la de­mande de sa mère. Il se pro­me­nait dans la mai­son avec un cou­teau et un mar­teau. Quand il est de­ve­nu adulte, il a pris le che­min de la rue. Il a fait les « portes tour­nantes », un sé­jour à l’hô­pi­tal, un sé­jour dans un re­fuge pour sans-abri. Elle avait des nou­velles de lui de temps à autre. Un ap­pel de la po­lice. Un ap­pel pour lui de­man­der de l’ar­gent.

Au bout de trois hos­pi­ta­li­sa­tions, d’un in­ter­ne­ment de force et d’autres ex­pé­riences trau­ma­ti­santes, les ser­vices so­ciaux ont fi­ni par s’in­té­res­ser à son cas et à le prendre en charge. « Faut vivre l’en­fer avant que le sys­tème de san­té dé­cide de faire quelque chose. Ils at­tendent vrai­ment qu’on soit à bout de souffle », sou­pire Nan­cy Cô­té. Un jour, Nan­cy est par­tie à Mon­tréal re­trou­ver son fils qui vi­vait dans la rue. Elle l’a ra­me­née à Ga­ti­neau. Pen­dant trois ans, elle a ten­té de le lo­ger. Sans suc­cès, il se fai­sait tou­jours ex­pul­ser. Elle a fi­ni par lui ache­ter un pe­tit condo, à dis­tance de marche du dé­pan­neur et de l’hô­pi­tal. Un en­droit dé­cent ou Jean se sent en sé­cu­ri­té. Il va mieux, il prend ses mé­di­ca­ments. Il a tou­jours ses ma­nies comme de je­ter toute sa vais­selle à la pou­belle. Trois fois que Nan­cy lui en ra­chète. Non, il n’est pas re­po­sant !

Mais sa mère l’aime. Parce que c’est un gars ori­gi­nal, dé­brouillard. Un grand coeur qui ne cadre pas, mais tel­le­ment pas dans le sys­tème…

Tout est tou­jours à re­com­men­cer. Le syn­di­cat de l’im­meuble a dé­jà fait par­ve­nir deux mises en de­meure à Nan­cy. On veut qu’elle ex­pulse son fils. Jean fume dans le cor­ri­dor, il sonne aux portes, il ne res­pecte pas les règles. « On fait quoi, là ? dit Nan­cy. Y va vivre où, mon fils ? Pis je ne parle pas de l’im­pact psy­cho­lo­gique de tout ça. »

Nan­cy en a long à dire contre l’hy­po­cri­sie à l’en­droit des pro­blèmes de san­té men­tale. Au bout d’une ga­lère de 3 ans à dé­mé­na­ger tous les deux mois, à se faire dé­vi­sa­ger et ju­ger, elle avait ache­té ce condo à son fils en es­pé­rant que le ré­seau de la san­té lui oc­troie un lo­ge­ment su­per­vi­sé. Ça n’est pas ar­ri­vé, pas en­core.

« Il se­rait temps qu’on les traite comme des hu­mains, dit Nan­cy. Ça ai­de­rait tout le monde. Les fa­milles, les po­li­ciers, les hô­pi­taux. As­sez de pa­roles, c’est des res­sources qu’il faut. »

Ima­gi­nez-vous dans la tête d’un gars comme ça. Vous per­ce­vez des me­naces par­tout, vous igno­rez qui vous êtes.

— RF123, AR­CHIVES

Le fils de Nan­cy était at­ta­chant, in­tel­li­gent, en­joué et ob­ser­va­teur jus­qu’à l’âge de 12 ans. Et alors, tout à bas­cu­ler pour le jeune homme qui est de­ve­nu un dé­lin­quant re­belle qui s’est mis à vo­ler et à consom­mer.

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