MA­RIE-ÈVE LA­CASSE

: PEGGY, LA FLAMME DANS L’OMBRE DE FRAN­ÇOISE SAGAN

Le Droit - - ARTS - VA­LÉ­RIE LESSARD vles­sard@le­droit.com

Ma­rie-Ève La­casse ve­nait de ren­con­trer «sa» Mlle Roche à Pa­ris quand elle a par­ta­gé avec elle le fruit de ses re­cherches sur une autre Roche, Peggy de son pré­nom celle-là, qui fut le grand amour de Fran­çoise Sagan. À force d’ac­cu­mu­ler des bribes sur la vie de cette femme en­tou­rée d’une au­ra de mystère, la jour­na­liste pi­giste a eu en­vie d’en faire le su­jet d’un ar­ticle. Sa conjointe l’a alors mise au dé­fi: «Tu ne vas pas écrire un ar­ticle sur Peggy Roche: tu vas écrire un ro­man! Et si tu le pu­blies, je t’épouse!» Ain­si, alors que Peggy dans les phares at­ter­rit sur les ta­blettes des li­brai­ries des deux cô­tés de l’At­lan­tique, Ma­rie-Ève La­casse s’ac­corde non seule­ment le droit de re­nouer —avec brio — avec l’écri­ture ro­ma­nesque sous son vé­ri­table nom, mais aus­si ce­lui d’être femme, libre et amou­reuse.

Dix ans sé­parent Peggy dans les phares des deux ro­mans qu’elle a si­gnés Cla­ra Ness (Ain­si font-elles toutes et Ge­nèse de l’ou­bli). Dix ans au cours des­quels «beau­coup de choses ont chan­gé» dans la vie de jour­na­liste, concep­trice pu­bli­ci­taire, li­braire de la Ga­ti­noise qui s’est ins­tal­lée à Pa­ris en 2003 pour y pour­suivre ses études – et no­tam­ment ar­ti­cu­ler son mé­moire de maî­trise au­tour du poète, pho­to­graphe et écri­vain fran­çais De­nis… Roche! Elle s’est ma­riée, a eu un en­fant, s’est di­vor­cée, aus­si. Avant de tom­ber amou­reuse de nou­veau, et que Mlle Roche la confronte à sa vraie na­ture.

«Op­ter pour le pseu­do­nyme de Cla­ra me per­met­tait de m’in­ven­ter une vie d’écri­vaine, comme si Ma­rie-Ève ne le mé­ri­tait pas. Comme si je n’as­su­mais pas qui j’étais», confie sans fard l’au­teure de 34 ans, lors d’une en­tre­vue réa­li­sée par Skype.

«Cette fois, j’ai eu en­vie de m’ac­cor­der le droit d’être toutes ces femmes que je suis der­rière mes masques et d’ac­cep­ter que, mal­gré mes contra­dic­tions et che­mins de tra­verse, il s’agit de mon des­tin.»

Pour en­fi­ler ses «nou­veaux ha­bits» et du même souffle faire sor­tir Peggy de l’ombre de Fran­çoise, Ma­rie-Ève La­casse a tou­te­fois eu re­cours à ses tech­niques d’en­quête jour­na­lis­tique.

20 ANS DE PAS­SION RECOUSUE PIÈCE PAR PIÈCE

De ses ren­contres (in­cluant Ma­rie-Thé­rèse Bar­to­li et De­nis Wes­thoff, la se­cré­taire et le fils de Fran­çoise Sagan, entre autres) à ses consul­ta­tions d’ar­chives du ma­ga­zine Elle («une vraie mine d’or!»), elle a len­te­ment mais sû­re­ment gla­né les élé­ments d’un «por­trait en creux» de Peggy Roche.

Née en 1929, cette der­nière a été man­ne­quin, de­si­gner, pro­prié­taire de bou­tiques. Elle a éga­le­ment été ma­riée deux fois avant de cé­der à cette pul­sion la­tente qui la pous­sait inexo­ra­ble­ment vers le «pe­tit monstre» Sagan. Peggy qui était mal­gré tout plus libre, plus as­su­mée dans son ho­mo­sexua­li­té que Fran­çoise, «plus bour­geoise» et «plus im­ma­ture» sur le plan émo­tion­nel. Au point où les deux femmes se sont vou­voyées toute leur vie. Et où, par exemple, Sagan obli­geait sa par­te­naire à son­ner à la porte de leur ap­par­te­ment comme n’im­porte quel in­vi­té, lors­qu’elles re­ce­vaient…

Peggy était «un peu fas­ci­née par l’hu­mi­lia­tion que lui fai­sait su­bir Fran­çoise, qui était quant à elle une en­fant gâ­tée de l’amour», sou­tient Ma­rie-Ève La­casse.

De ces nom­breux frag­ments, l’au­teure a conçu le pa­tron de Peggy dans les phares. En al­ter­nant entre le «tu» in­time de Peggy s’adres­sant dans sa tête à Fran­çoise et une nar­ra­tion om­ni­sciente. En jux­ta­po­sant les an­nées mar­quantes de leur tra­jec­toire res­pec­tive afin de créer du mou­ve­ment dans sa ma­tière pre­mière.

D’une pho­to (prise dans la chambre que son hé­roïne par­ta­geait avec Fran­çoise Sagan, rue du Cherche-mi­di, et qui fi­gure en cou­ver­ture du ro­man), elle a bro­dé quelques phrases sur le che­val de bois qu’on y aper­çoit. Elle a épin­glé sa propre an­goisse à ne pas re­ce­voir le coup de fil at­ten­du de sa conjointe lors d’un voyage à celle de Peggy s’in­quié­tant pour Fran­çoise, re­trou­vée in­cons­ciente dans une chambre d’hô­tel en Co­lom­bie, en 1985, dès les pre­miers cha­pitres.

«Il fal­lait que Fran­çoise ne puisse pas prendre toute la place, qu’elle soit dans le co­ma, quoi, pour me per­mettre d’ins­tal­ler Peggy en avant-plan, pour la rendre d’em­blée at­ta­chante par la bien­veillance dont elle fait preuve en­vers la femme qu’elle aime dé­jà de­puis un cer­tain nombre d’an­nées, à ce mo­ment-là», ex­plique Ma­rie-Ève La­casse.

Cette der­nière se dé­fend bien de si­gner ici une bio­gra­phie de Peggy Roche: «Ça de­meure un ro­man, une mise en scène de son his­toire d’amour avec Fran­çoise Sagan.»

EN FI­NIR AVEC LES MASQUES

Il s’avère par ailleurs fas­ci­nant de consta­ter que Ma­rie-Ève La­casse, pour res­sor­tir de l’ano­ny­mat, se penche sur un couple qui a ain­si te­nu ca­chée sa vie com­mune pen­dant quelque 20 ans. Comme si, de Masques à Peggy dans les phares, une boucle se bou­clait, dans son propre par­cours. À l’écran de notre or­di­na­teur, la prin­ci­pale in­té­res­sée se re­cule dans sa chaise et marque une pause.

«Je n’avais pas son­gé à ça… Mais c’est très in­té­res­sant, le lien que tu fais… C’est d’ailleurs dans de tels mo­ments que le rôle du lec­teur prend tout son sens: quand il nous force à ré­flé­chir à des pa­ral­lèles qu’on n’avait pas faits soi-même!»

Au fi­nal, les Roche lui «au­ront por­té chance», se ré­jouit celle qui se ma­rie­ra le 24 juin pro­chain, «le jour de la fête na­tio­nale des Qué­bé­cois, parce que c’était im­por­tant pour [elle]», pré­cise la tren­te­naire, le sou­rire épa­noui par le bon­heur. Ce­lui d’ai­mer et d’être ai­mée en re­tour, et de sa­voir qu’elle n’at­ten­dra «sû­re­ment pas un autre 10 ans avant de re­prendre la plume».

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