S’aban­don­ner à jouer, sans ef­fets de mi­roir

Le Droit - - ARTS ET SPECTACLES - VA­LÉ­RIE LESSARD vles­sard@le­droit.com

«J’ai fait at­ten­tion à moi, mais à la base, je n’ai pas le cô­té dan­ge­reux et au­to­des­truc­teur de Nel­ly Ar­can. Je ne pou­vais donc pas som­brer avec elle, en l’in­car­nant.» — My­lène Mackay

«Pour un mois, j’ai ac­cep­té que mon corps ap­par­tienne à une oeuvre ar­tis­tique.» Plus en­core, My­lène Mackay a éga­le­ment ac­cep­té de le faire sans voir une seule image tour­née par Anne Émond.

«J’ai dû m’aban­don­ner to­ta­le­ment. En même temps, ne pas pou­voir por­ter de re­gard cri­tique sur moi, mon tra­vail, mon image, m’a per­mis de me dé­ta­cher pour me mettre en­tiè­re­ment au ser­vice du per­son­nage, de me lais­ser dé­fi­gu­rer par les émo­tions de cha­cune des Nel­ly que je de­vais in­ter­pré­ter. Ça m’a li­bé­rée de toute contrainte. Et c’est peut-être pour ça que j’ai pu tra­ver­ser aus­si sai­ne­ment toute cette aven­ture!» lance en riant dou­ce­ment la co­mé­dienne de 29 ans.

Lors de son pre­mier vi­sion­ne­ment de Nel­ly, elle se sou­vient qu’Anne Émond était as­sise à droite et son agente à sa gauche. Qu’elle n’a pas «eu mal au ventre» comme elle l’ap­pré­hen­dait, à l’idée de voir le ré­sul­tat de son tra­vail. «Le reste de­meure tou­te­fois flou, comme si c’était trop à ab­sor­ber d’un seul coup», ra­conte-t-elle.

Une im­pres­sion nette de­meu­rait, tou­te­fois, au terme de cette pro­jec­tion: «Je ne m’at­ten­dais pas à ce que le film soit aus­si doux dans la vio­lence…»

Là ré­si­dait d’ailleurs toute l’am­bi­gui­té de Nel­ly Ar­can, ti­raillée entre ombre et lu­mière. My­lène Mackay abonde: «Avec ses yeux bleus et son teint de por­ce­laine, elle pou­vait pas­ser pour un ange. Mais un ange ca­pable d’écrire avec une rage, une vio­lence d’une trou­blante in­ten­si­té.»

Or, c’est jus­te­ment parce qu’elle est du genre «as­sez saine» dans ses ha­bi­tudes de vie que la co­mé­dienne a ain­si pu «al­ler tou­cher au plus mal­sain».

En­core lui fal­lait-il trou­ver en elle, tour à tour, les fa­cettes de sé­duc­trice ab­so­lue, d’amou­reuse toxique, d’au­teure aus­si an­gois­sée qu’ im­pla­ca­ble­ment lu­cide et de pros­ti­tuée désa­bu­sée et vul­né­rable à la fois, que la réa­li­sa­trice sou­hai­tait ex­plo­rer.

«Com­men­cer par tour­ner les scènes de vamp, à la Ma­ri­lyn Mon­roe, m’a don­né la chance de l’abor­der par un cô­té plus ex­té­rieur, ex­tra­ver­ti. Ce dé­sir de plaire exa­cer­bé a beau m’être étran­ger, ha­billée, ma­quillée et coif­fée comme je l’étais, je n’avais pas le choix d’y croire moi-même!» lance l’ac­trice.

Et si les scènes «pas évi­dentes» de pros­ti­tu­tion ont ré­cla­mé d’elle de «pui­ser l’ins­pi­ra­tion» dans Pu­tain pour étayer sa pro­po­si­tion, My­lène Mackay confie que son plus grand dé­fi a été d’in­ter­pré­ter l’au­teure.

«Il y a quelque chose de ses an­goisses et, sur­tout, de son cy­nisme, que je n’ai pas na­tu­rel­le­ment. J’ai dû la com­po­ser plus, cette Nel­ly-là.»

Comme elle a aus­si dû tra­vailler son re­gard. «Anne m’avait dit qu’en deux ou trois se­condes, Nel­ly Ar­can pou­vait re­gar­der quel­qu’un avec une dou­ceur in­fi­nie, puis lui lan­cer des cou­teaux. J’ai in­té­gré ça, dans cer­taines scènes, cette dé­tresse si grande qui sem­blait l’ha­bi­ter jus­qu’au plus pro­fond de ses yeux. Elle n’était pas faite pour de­ve­nir un per­son­nage pu­blic: son écri­ture la li­bé­rait au­tant qu’elle l’em­pri­son­nait…»

Avant même d’au­di­tion­ner pour le rôle, My­lène Mackay (En­dor­phine, Em­brasse-moi comme tu m’aimes, entre autres) avait tout lu Nel­ly Ar­can. Son oeuvre lui avait no­tam­ment dé­jà ser­vi pour Elles XXx, le spec­tacle pré­sen­té avec Ma­rie-Pier La­brecque par leur com­pa­gnie Bye Bye prin­cesse. Elle a tout re­lu, pour pré­pa­rer Nel­ly.

«J’ai la cer­ti­tude qu’elle est une par­tie de toutes les femmes, qu’il fau­drait l’étu­dier en phi­lo­so­phie, parce qu’elle a réus­si à par­ler de la fé­mi­ni­té dans tous ses pa­ra­doxes.»

Plus que tout, il lui reste ce­ci, de ses lec­tures: «J’ai en­vie de trou­ver ça beau, des che­veux blancs et des rides. Pas juste chez les autres femmes. Sur moi, aus­si.»

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