Le la­by­rinthe en­chan­teur de Tu­nis JO­NA­THAN CUSTEAU

Le Droit - - VOYAGES - jo­na­than.custeau@la­tri­bune.qc.ca Le jour­na­liste était l’in­vi­té de l’Of­fice na­tio­nal du tou­risme tu­ni­sien et de Tu­ni­sair. Sui­vez mes aven­tures au www.jo­na­than­cus­teau.com.

D’en haut, la porte de la Mer, ou la porte de France, laisse pas­ser un flot in­ces­sant de pe­tites four­mis. Un flot... quoi de plus na­tuel pour la porte de la Mer ? Comme si toutes ces âmes pres­sées par le temps, al­lant et ve­nant dans un en­che­vê­tre­ment mi­nu­tieux, rem­pla­çaient les vagues qui ne sont ja­mais mon­tées jusque-là.

Tu­nis, ca­pi­tale de la Tu­ni­sie. La porte, éri­gée place de la Vic­toire, sé­pare la vieille ville – la mé­di­na – de la nou­velle ville. L’ave­nue Ha­bib-Bour­gui­ba, qui porte le nom du pre­mier pré­sident de la Ré­pu­blique, mène tout droit à l’en­trée de la mé­di­na, ins­crite au pa­tri­moine mon­dial de l’UNESCO.

La mo­der­ni­té de la prin­ci­pale ar­tère de la ville, avec son ter­re­plein cons­truit comme une énorme pro­me­nade pié­tonne, flan­quée de pal­miers, de bou­tiques et de ter­rasses, se dé­verse entre les murs an­ciens d’une mé­di­na sur­char­gée d’étals. Bour­don­ne­ments, piaille­ments et une cer­taine agi­ta­tion rem­plissent les ruelles étroites et bon­dées.

Les mé­di­nas, sou­vent, sont des la­by­rinthes de pe­tites rues où il est ai­sé de se perdre. Mal­gré tous mes ef­forts pour m’orien­ter le mieux du monde, je m’étais per­du dans celle de Fès au Ma­roc. À Tu­nis, nul doute qu’on peut s’éga­rer dans les 280 hec­tares qui com­posent le lieu.

Sur le site de l’UNESCO, on écrit que «par ses souks, son tis­su ur­bain, ses quar­tiers ré­si­den­tiels, ses mo­nu­ments et ses portes, cet en­semble consti­tue un pro­to­type par­mi les mieux conser­vés du monde is­la­mique».

Les plus claus­tro­phobes n’y en­ten­dront que le brou­ha­ha, ne re­tien­dront que tous ces in­di­vi­dus qui leur marchent sur les ta­lons. Les autres au­ront en­vie de se fondre dans la masse, de se perdre ou de s’ar­rê­ter pour re­gar­der pas­ser les foules.

ABON­DANCE

En no­vembre, on me di­sait que les af­faires n’al­laient pas. Que les tou­ristes n’af­fluaient pas. Pour­tant, la mé­di­na était bien ani­mée. Là, sous le toc, toc de son mar­teau, un com­mer­çant gra­vait des as­siettes. Là, sur une char­rette de bois sur le cô­té de la rue étroite, un autre cher­chait pre­neur pour ses lé­gumes. On ne tar­dait pas à ré­duire les prix pour les rendre plus al­lé­chants.

À trop se concen­trer sur l’ac­tion in­ces­sante, on en manque presque la beau­té du site, tan­tôt ca­chée der­rière les éta­gères des bou­tiques, tan­tôt parce qu’on tente d’échap­per à un ven­deur qui veut nous at­ti­rer dans sa bou­tique. Par­tout, les pou­pées sus­pen­dues, les sacs de cuir et les us­ten­siles de cui­sine rem­plissent l’es­pace, don­nant une im­pres­sion d’abon­dance.

Sur­tout, quand l’en­vie d’ache­ter nous prend, il faut mar­chan­der. Sur­tout, quand l’en­vie d’ache­ter n’y est pas, il faut sa­voir ré­sis­ter.

Bien sûr, il y a ces portes co­lo­rées tout droit sor­ties des contes de fées. On croi­se­ra aus­si des hommes fu­mant le nar­gui­lé dans les rues, pour pas­ser le temps. Mais le vrai plai­sir, on l’au­ra pro­ba­ble­ment à dis­cu­ter avec les gens, à s’in­té­res­ser aux tra­di­tions dont ils sont fiers et à cette vieille mé­di­na qui les en­chante en­core.

Quand on vainc notre peur d’être ar­na­qué, parce qu’on a par­fois cette idée pré­con­çue qu’on in­sis­te­ra tou­jours un peu trop pour plon­ger dans notre por­te­feuille, on ap­prend, on fait des dé­cou­vertes.

Par exemple, le très char­mant pro­prié­taire de la bou­tique Ed­dar ne se fai­sait pas prier pour se ra­con­ter. Des bi­joux, des ta­pis, de la dé­co­ra­tion, des an­ti­qui­tés : la bou­tique don­nait l’im­pres­sion d’un gre­nier plein de tré­sors à cha­cun des étages. Et ces étages, jus­te­ment, ne peuvent être gra­vis qu’à tra­vers un la­by­rinthe d’es­ca­liers, comme une pe­tite mé­di­na dans la mé­di­na. La ter­rasse, qu’on ne pen­se­rait ja­mais vi­si­ter si on ne s’ar­rê­tait pas un mo­ment, offre une vue aé­rienne sur­pre­nante de la mé­di­na.

La mai­son de la fin du XVe siècle, nous ra­conte son pro­prié­taire, est la seule de la vieille ville à tou­cher la mos­quée. Et là, sur le toit, un jar­din ma­gni­fique donne en­vie de se po­ser.

Sauf que la mé­di­na n’ar­rête pas. Dans la rue, en bas, les cris et la mu­sique s’élèvent. Une pe­tite foule dé­file, cé­lèbre. « Cir­con­ci­sion », sou­rit le pro­prié­taire du com­merce. De mon per­choir, je dé­code alors la scène, où un gar­çon, loin d’être sou­riant, est per­ché sur les épaules d’un homme. Vê­tu comme un pe­tit roi, il ap­pa­raît comme le centre d’at­ten­tion. Le cor­tège passe son che­min en même temps que la mu­sique fai­blit.

Si­non, il y a tou­jours des ca­fés, qui avec un coin lec­ture, qui avec des cous­sins dans un coin, pour tout re­gar­der d’en haut.

La mé­di­na, c’est une ville dans la ville où il faut pas­ser au moins une jour­née com­plète. Et si vous vous per­dez? Il y au­ra tou­jours quel­qu’un d’as­sez gen­til pour vous in­di­quer le che­min.

La porte de la Mer marque la jonc­tion entre la ville neuve et la mé­di­na de Tu­nis.

— PHO­TOS LA TRI­BUNE, JO­NA­THAN CUSTEAU

L’en­che­vê­tre­ment de rues étroites et la pro­fu­sion des mar­chan­dises sur les étals font le charme de la mé­di­na de Tu­nis.

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