EX­TRAIT DU LIVRE

Le Droit - - ARTS ET SPECTACLES -

Berch­tes­ga­den, le sa­me­di 3 juin 1944 Dès avant neuf heures, Eva se te­nait sous les grandes arches de l’en­trée du cha­let de mon­tagne aux al­lures de pa­lace, pour être cer­taine qu’un nombre suf­fi­sant de voi­tures Mer­cedes dé­ca­po­tables s’alignent au pied du grand es­ca­lier pour convoyer tout le monde à Salz­bourg. À sa grande sur­prise, elle vit s’ap­pro­cher son amant.

Au bout de presque cinq ans de con­flit ar­mé, Hit­ler sem­blait avoir vieilli du double. Son al­lure la sur­pre­nait tou­jours. Dans son es­prit, elle voyait tou­jours l’homme dans la force de l’âge ren­con­tré en 1929, dans un ac­cou­tre­ment rap­pe­lant ce­lui des gang­sters des films amé­ri­cains : un trench-coat et un cha­peau de feutre mou. Il ajou­tait alors une pe­tite touche in­quié­tante, une cra­vache de cuir de rhi­no­cé­ros. Les rues n’étaient ja­mais tout à fait sûres pour le chef d’un par­ti po­li­tique aux am­bi­tions ré­vo­lu­tion­naires.

— Tu au­rais pu res­ter au lit, dit Eva. Le Füh­rer — un mot si­gni­fiant sim­ple­ment le chef, le di­ri­geant, le guide : un terme plu­tôt ba­nal, uti­li­sé dans un autre contexte — ne com­men­çait ja­mais sa jour­née avant mi­di, d’ha­bi­tude. Il haus­sa les épaules, sans ré­pondre. Il re­trou­ve­rait sans doute sa chambre bien­tôt. Elle ajou­ta :

— À mi­di…

Cet homme me­nait la guerre la plus meur­trière de­puis le dé­but de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. Dans des cir­cons­tances aus­si dra­ma­tiques, Eva n’osa pas for­mu­ler «Se­ras-tu avec nous?». Ce­pen­dant, il la com­prit à de­mi-mot.

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