Luc Pi­card : l’en­fance, sans com­pro­mis

Le Droit - - CINÉMA - YVES BERGERAS yber­ge­ras@le­droit.com

Ce sont avant tout les «thèmes du­char­miens » du ro­man de Ni­cole Bé­lan­ger (Sa­lut mon roi mon­gol!, pu­blié en 1995, et tout juste ré­édi­té pour coïn­ci­der avec la sor­tie du film) qui ont «tou­ché» Luc Pi­card et l’ont convain­cu de re­prendre la ca­mé­ra, après L’Au­di­tion et deux in­car­tades dans l’uni­vers des contes de Fred Pel­le­rin.

Luc Pi­card n’a ja­mais fait un se­cret de sa sen­si­bi­li­té sou­ve­rai­niste. Mais si son qua­trième long-mé­trage plonge le spec­ta­teur au coeur de la crise d’Oc­tobre, c’est moins pour par­ler de po­li­tique que de l’en­fance.

Il ne cache pas avoir es­sayé de si­gner un ré­cit à la Stand By Me, film de Rob Rei­ner por­tant sur la fin de l’en­fance et des illu­sions qu’elle trans­por­tait. « L’im­per­ti­nence de l’en­fance, sa pu­re­té, com­ment on fait pour res­ter fi­dèle à qui on est : c’est ça qui est ve­nu me cher­cher au dé­part », dans le ro­man de Ni­cole Bé­lan­ger. « Pour moi, Ma­non et ses cou­sins (les jeunes pro­ta­go­nistes du ré­cit, deux ados et leurs très jeunes frères, NDLR) com­battent à leur fa­çon le monde adulte et tous ses com­pro­mis », re­late Luc Pi­card, pour qui les évé­ne­ments d’oc­tobre 70 « ne servent que de dé­cor » au film, et ne cherchent pas à por­ter de couleur po­li­tique.

Le film traite de la pé­riode char­nière qui consti­tue le pas­sage de la vie d’en­fant à la vie adulte.

Quand elle réa­lise que ses pa­rents, à bout de res­sources, en­vi­sagent de la pla­cer en fa­mille d’ac­cueil, « Ma­non voit se pro­fi­ler la fin de l’en­fance », ex­pose le réa­li­sa­teur. Pour s’op­po­ser à cette dé­ci­sion », l’ado­les­cente va vou­loir « imi­ter les fel­quistes ». S’ins­pi­rant des kid­nap­pings per­pé­trés par le FLQ – qui semblent por­ter fruit, se­lon l’ana­lyse can­dide qu’elle en fait – Ma­non va convaincre la pe­tite bande de pro­fi­ter du chaos so­cial am­biant pour fu­guer... en em­por­tant avec eux une grand-mère en fau­teuil rou­lant qui n’est pas la leur.

Cette « toile de fond » his­to­rique in­té­res­sait néan­moins Luc Pi­card, « pour toutes sortes de rai­sons », et prin­ci­pa­le­ment « parce que j’avais 9 ans [en oc­tobre 70] : il y a donc une iden­ti­fi­ca­tion as­sez di­recte à ces en­fants », re­con­naît ce­lui qui a gran­di dans un quar­tier po­pu­laire de Mon­tréal, à La­chine. Comme les en­fants du film, « j’ai vrai­ment vé­cu cette vie de ruelles. C’est mon monde. Et c’est un monde très vi­vant. J’ai donc plein d’af­fi­ni­tés avec cette his­toire ».

Le réa­li­sa­teur re­con­naît d’ailleurs s’être ser­vi de ces en­fants en ré­volte et en fuite pour as­seoir « une mé­ta­phore du Qué­bec ». La bande « re­pré­sente un peu la jeu­nesse ef­fer­ves­cente du Qué­bec dans les an­nées 60 et 70 », sa quête d’« éman­ci­pa­tion » po­li­tique et laïque. Dans le film, ce be­soin d’es­pace et de li­ber­té s’ex­prime sym­bo­li­que­ment dans le fait que les ga­mins partent se ca­cher à la cam­pagne.

« C’est pour ça que j’ai re­pris à la fin du film la chanson [Un mu­si­cien par­mi tant d’autres] de Serge Fio­ri, qui est em­blé­ma­tique des an­nées 70. C’est pour moi une fa­çon de de­man­der ‘Où est pas­sée cette éner­gie-là ?’, parce que je ne la re­trouve pas tou­jours, au­jourd’hui... »

La mu­sique lui sert à glis­ser par­fois un pe­tit com­men­taire

po­li­tique – la trame so­nore laisse par exemple Mark Ha­mil­ton se­ri­ner Comme j’ai tou­jours en­vie

d’ai­mer sur des images de tanks et d’ar­res­ta­tions sur­ve­nues en même temps que la Loi sur les me­sures de guerre – mais il n’était pas ques­tion d’ins­crire le film dans une lo­gique mi­li­tante qui n’au­rait fait que « dis­traire » le spec­ta­teur du ré­cit dra­ma­tique, sou­tient Luc Pi­card. Qui, pour rap­pel, jouait dans Oc­tobre de Pierre Fa­lar­deau.

LA FORCE DU GROUPE

Seule la mé­ta­phore trans­pa­rait, sub­ti­le­ment. « Elle est là parce que c’est l’ex­pres­sion de quelque chose qui me touche, mais je ne vou­lais pas l’im­po­ser. La sou­ve­rai­ne­té n’est plus une idée très à la mode en ce mo­ment, convient-il. Reste que j’ai tou­jours cette in­quié­tude là, d’un étio­le­ment de la culture, de l’an­gli­ci­sa­tion. »

« Au-de­là de la sou­ve­rai­ne­té », le film lui per­met d’abor­der « l’idée du ‘sens du col­lec­tif’, de ‘la force du nombre’ qu’il y avait à cette époque, et qu’on a beau­coup per­du, je pense. » Luc Pi­card trouve « dan­ge­reuse » notre ère contem­po­raine, « in­di­vi­dua­liste et consu­mé­riste », et cette « so­cié­té où les consom­ma­teurs sont aus­si frag­men­tés ». « Il y a au­jourd’hui beau­coup de solitude, cha­cun sur son iPad, et comme une culture du vide, si je com­pare aux an­nées 70... Ce n’est pas de la nos­tal­gie de ma part : je crois en­core à ces cho­ses­là. Je trouve im­por­tant de pou­voir rat­ta­cher ton opi­nion ou tes idées à une col­lec­ti­vi­té.

Le co­mé­dien se re­con­naît « en toute hu­mi­li­té » dans le per­son­nage de Ma­non, une « bat­tante » qui fait preuve d’une dé­ter­mi­na­tion fa­rouche en toute cir­cons­tance, et qui «re­fuse les com­pro­mis et les de­mi-vé­ri­tés».

Luc Pi­card, pour la toute pre­mière fois, s’est concen­tré ex­clu­si­ve­ment à son tra­vail de réa­li­sa­teur. Afin de ne pas «dis­traire» le spec­ta­teur du ré­cit dra­ma­tique, il n’a pas vou­lu s’at­tri­buer de pe­tit rôle, pas plus qu’il n’a vou­lu en don­ner à des co­mé­diens trop connus. Les rois mon­gols prend l’af­fiche le

22 sep­tembre.

— ÉDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Luc Pi­card, en­tou­ré des jeunes co­mé­diens au centre des Rois mon­gols : Hen­ri Pi­card (son propre fils), Alexis Guay, Mi­lya Cor­beil Gau­vreau et An­tho­ny Bou­chard.

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