L’es­pion ve­nu d’hier pour par­ler d’au­jourd’hui

Le Droit - - LIVRES - VALÉRIE LESSARD vles­sard@le­droit.com

De la chute de Saï­gon en avril 1975 au tour­nage d’Apocalypse Now, le livre de Viet Thanh Nguyen Le

Sym­pa­thi­sant re­vi­site tout l’ima­gi­naire dé­ve­lop­pé au­tour de la guerre du Vietnam et ses contre­coups avec une lu­ci­di­té dé­cil­lante.

Tout en re­don­nant une voix aux siens, l’au­teur, dont le ro­man a été cou­ron­né d’un pres­ti­gieux Prix Pu­lit­zer en 2016, fait écho à l’ac­tua­li­té : il est ques­tion d’im­mi­gra­tion, d’in­té­gra­tion, de conflits ar­més, de ty­rans, de la­vages de cer­veau, de séances de tor­ture, d’in­té­grisme idéo­lo­gique.

« Toute idéo­lo­gie est condam­née à se cor­rompre par elle-même. De tout temps, plu­sieurs pays ont com­mis des crimes au­tant au sein de leurs fron­tières que par-de­là au nom de leur li­ber­té et de leur in­dé­pen­dance… Ça conti­nue en­core au­jourd’hui, d’ailleurs », rap­pelle Viet Thanh Nguyen. Et ce, pas seule­ment sur le plan col­lec­tif, fait-il va­loir du même souffle.

« Cha­cun de­vrait prendre conscience de sa propre ca­pa­ci­té à être cor­rom­pu, à se ma­ni­pu­ler pour se convaincre soi-même que ses idéaux valent mieux que ceux des autres et ain­si va­li­der les abus qu’on leur fait su­bir. »

Ti­raillé entre Est et Ouest, entre com­mu­nisme et ca­pi­ta­lisme, entre ré­vo­lu­tion et tra­hi­sons, entre convic­tions et culpa­bi­li­té, Le Sym­pa­thi­sant de Viet Thanh Nguyen v(o)it double.

La plume de l’au­teur de 46 ans, elle, os­cille entre re­cons­ti­tu­tions his­to­riques, confes­sions, ro­man d’es­pion­nage et sa­tire po­li­tique, au­tour de son per­son­nage ma­ni­pu­la­teur, af­fa­bu­la­teur, mi­so­gyne, mais mé­mo­rable mal­gré tout.

Alors que Saï­gon tombe, un général et son capitaine (le­dit Sym­pa­thi­sant) doivent choi­sir qui pour­ra éva­cuer la ville à feu et à sang et s’exiler vers les États-Unis avec eux. Or, le capitaine est un agent au ser­vice des So­vié­tiques qui, une fois ins­tal­lé en Ca­li­for­nie, pour­sui­vra sa lutte sur plus d’un front, et non sans faire de vic­times afin de gar­der sa réelle iden­ti­té se­crète. Au point de par­fois lui-même dou­ter de qui il est vrai­ment…

DOUBLE IDEN­TI­TÉ

Viet Thanh Nguyen avait quatre ans lors de la chute de Saï­gon. Dans la fou­lée, sa fa­mille a fui le Vietnam pour s’éta­blir aux ÉtatsU­nis. Il y a gran­di en ne s’y sen­tant ja­mais « totalement au­then­tique », ni en tant que Viet­na­mien d’ori­gine, ni en tant qu’Amé­ri­cain d’adop­tion. « Il m’a fal­lu du temps pour as­si­mi­ler ce qui était ar­ri­vé à ma fa­mille. Même si je n’ai pas été un témoin di­rect de la guerre, elle m’a fa­çon­né de plus d’une ma­nière… »

Il n’est dès lors pas éton­nant qu’il ait fait du Capitaine de son ro­man un homme à moi­tié Fran­çais (l’In­do­chine a long­temps fait par­tie de l’em­pire co­lo­nial fran­çais), à moi­tié Viet­na­mien. « Ça lé­gi­ti­mait tous ses com­men­taires sur les dif­fé­rences cultu­relles et idéo­lo­giques qu’il ob­ser­vait, et ce sen­ti­ment d’ap­par­te­nance, pour ne pas dire d’al­lé­geance, qu’il ne res­sen­tait pas vrai­ment. »

Ce­la don­nait à l’au­teur l’oc­ca­sion d’en faire un es­pion. Un être au vi­sage et à l’es­prit aus­si doubles que son iden­ti­té. « Il peut ain­si cri­ti­quer ou pro­pa­ger les ab­sur­di­tés et hy­po­cri­sies vé­hi­cu­lées dans les pays où il vit, entre autres. » Car le cy­nique Capitaine sur­vit en s’adap­tant à toutes les si­tua­tions.

Si plu­sieurs Viet­na­miens ont dé­jà écrit sur la guerre et ses consé­quences, Viet Thanh Nguyen le fait ici sans com­plai­sance au­cune. Ni pour un camp, ni pour l’autre. « Plus jeune, j’ai sou­vent écou­té les membres les plus âgés de la com­mu­nau­té viet­na­mienne re­la­ter leur ver­sion des faits. J’ai réa­li­sé que je de­vais en ‘sor­tir’ pour ar­ri­ver à té­moi­gner au­tre­ment de cer­taines réa­li­tés et vé­ri­tés sur les Viet­na­miens et sur les Amé­ri­cains, par le biais de mes per­son­nages », sou­tient ce­lui qui est re­tour­né une de­mi-dou­zaine de fois au moins dans son pays na­tal entre 2002 et 2011.

D’APOCALYPSE NOW À ABOU GHRAIB

Il cri­tique ain­si le pou­voir de l’in­dus­trie cultu­relle sur l’in­cons­cient col­lec­tif, no­tam­ment quand elle s’em­pare d’un su­jet ou d’un évé­ne­ment mar­quant pour en dis­tordre la vé­ri­té.

Viet Thanh Nguyen avait 10 ans lors­qu’il a vu Apocalypse Now de Fran­cis Ford Cop­po­la pour la pre­mière fois. Il prend ici sa « re­vanche » sur le mi­lieu du ci­né­ma hol­ly­woo­dien, « et sur ce film en par­ti­cu­lier », avoue-t-il.

« Tout mon ro­man se base et évo­lue entre faits et sym­boles. Je ne pou­vais donc pas pas­ser à cô­té d’Hol­ly­wood, de sa ma­nière de pré­sen­ter la guerre au Vietnam et les Viet­na­miens aux Amé­ri­cains, mais aus­si au reste du monde. »

Du coup, son per­son­nage de­vien­dra, en cours de route, consul­tant tech­nique au­près de l’équipe de pro­duc­tion d’un film (sans nom­mer Cop­po­la ou son oeuvre, le lecteur com­prend vite qu’il y fait ré­fé­rence), voire « un es­pion à l’in­té­rieur d’une oeuvre de pro­pa­gande », comme il se per­çoit.

Pour cer­taines scènes (« le raid par hé­li­co­ptères »), Viet Thanh Nguyen s’est aus­si ins­pi­ré du film de Ka­thryn Bi­ge­low, Ze­ro Dark Thir­ty, por­tant sur la traque et la mort d’Ous­sa­ma Ben La­den. Pour les pas­sages où il est ques­tion de tor­ture, entre autres, il a pui­sé à la source des rap­ports sur la pri­son d’Abou Ghraib.

Car Le Sym­pa­thi­sant a beau trai­ter d’hier, il parle aus­si de main­te­nant, entre les lignes.

« Je com­prends mal que d’an­ciens ré­fu­giés n’ac­cueillent pas à bras ou­verts les mi­grants d’au­jourd’hui… Je sup­pose qu’on doit main­te­nir une cer­taine dis­tance, un point de vue ex­té­rieur, pour de­meu­rer conscients des pri­vi­lèges de faire par­tie d’une com­mu­nau­té étran­gère tout en étant ca­pable d’en voir les mau­vais cô­tés, puis de tour­ner le mi­roir vers soi pour ob­ser­ver et ac­cep­ter ses plus belles et pires fa­cettes. »

Joint par Skype à Pa­ris, Viet Thanh Nguyen pro­fi­tait par ailleurs de son séjour pour pro­mou­voir la sor­tie de la ver­sion fran­çaise du Sym­pa­thi­sant, mais aus­si pour com­plé­ter ses re­cherches pour un deuxième tome.

« J’ai à peine écrit cinq pages de fic­tion de­puis que j’ai rem­por­té le Pu­lit­zer. Je me pré­pare tou­te­fois à re­prendre l’écri­ture de la suite, qui se dé­rou­le­ra dans le Pa­ris des an­nées 80 », ré­vèle ce­lui dont le « an­ti-hé­ros » est jus­te­ment à moi­tié Fran­çais.

— PHOTO COURTOISIE

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