Le ho­ckey comme es­pace de li­ber­té

Le Droit - - ARTS ET SPECTACLES | CLUB DE LECTURE - VA­LÉ­RIE LES­SARD vles­sard@le­droit.com

J’ai été em­me­né au Pen­sion­nat in­dien St. Je­rome. J’ai lu quelque part qu’il existe dans l’Uni­vers des trous qui avalent toute la lu­mière, tous les corps. St. Je­rome a éteint la lu­mière de mon monde.»

Ces phrases du re­gret­té Ri­chard Wa­ga­mese font mal à lire. Parce que leur style, d’une beau­té épu­rée, se double d’une trop cruelle vé­ri­té pour des mil­liers d’en­fants au­toch­tones ar­ra­chés à leur fa­mille.

Che­val in­dien est af­faire de sur­vi­vance. De ré­si­lience. C’est l’his­toire — ins­pi­rée de celle de Fre­de­rick «Chief Run­ning Deer» Sa­sa­ka­moose — de Saul, pe­tit Ojibwé dont les pa­rents ont été conver­tis au chris­tia­nisme. Dont la soeur a «dis­pa­ru» et le frère, at­teint de tu­ber­cu­lose, re­vien­dra s’éteindre par­mi les siens, dé­chi­rant le clan.

Saul, dont la grand-mère mour­ra dans l’es­poir qu’il n’aille ja­mais au pen­sion­nat.

Saul qui y dé­cou­vri­ra pour­tant le ho­ckey, grâce au père Le­bou­ti­lier. Qui trou­ve­ra dans ce sport un exu­toire et qui fe­ra de la glace son sanc­tuaire. Le seul en­droit où il se sent libre et où il peut ou­blier, le temps d’un match, peur, vio­lence et co­lère. «Dans le monde du ho­ckey, j’ai trou­vé un chez-moi.» Et une porte de sor­tie de St. Je­rome. Car Saul a un don. Qui le mè­ne­ra dans l’an­ti­chambre de la LNH. Où il goû­te­ra à un ra­cisme dé­vas­ta­teur, qui le fe­ra som­brer.

De sa plume aus­si poé­tique que dure, Ri­chard Wa­ga­mese signe des cha­pitres qu’on sa­voure comme au­tant d’élec­tri­santes échap­pées. S’il ne marque pas à tous les coups, l’au­teur réus­sit mal­gré tout à ha­bi­le­ment lo­ger la ron­delle dans le coeur, la plu­part du temps. On se laisse trans­por­ter par la «vi­sion» que Saul a du ho­ckey (qui ne de­vrait pas qu’ap­par­te­nir aux Blancs), ses feintes pour évi­ter les cra­chats de l’ad­ver­saire (et de faire face à son pas­sé), ses re­plis dé­fen­sifs pas tou­jours stra­té­giques (au fond de plus d’une bou­teille) et sa dé­ter­mi­na­tion à l’at­taque (quand vient le temps de se re­prendre en main).

Certes, il y a trop de scènes de ho­ckey dans Che­val in­dien. Reste la puis­sante évo­ca­trice, sym­bo­lique, de notre sport na­tio­nal que Saul cherche à se ré­ap­pro­prier. Et par le­quel il tente de s’en­ra­ci­ner du bon cô­té de la vie.

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