L’amour à l’ère du nu­mé­rique

Pierre Lapointe en­tre­tient plus que ja­mais la confu­sion entre réel et réa­li­té fan­tas­mée, entre la ve­dette, le créa­teur et l’homme, tant par ses mots bru­taux de lucidité que par ses mé­lo­dies poi­gnantes de beau­té. Avec La Science du coeur, en ma­ga­sins le 6

Le Droit - - MUSIQUE - VA­LÉ­RIE LES­SARD vles­sard@le­droit.com

Dans Sais-tu vrai­ment qui tu es, l’ar­tiste de 36 ans évoque Or­well par ce «grand frère» de « 84», que tout un cha­cun nour­rit au­jourd’hui sur les ré­seaux so­ciaux. Dans Al­pha­bet, il as­so­cie les X à une « gé­né­ra­tion pré­mâ­chée » « parce qu’il aime les concepts pop, mais que les gé­né­ra­li­tés [l]’énervent».

« Je suis très lu­cide, je suis né avec cette ma­la­die-là ! lance en riant Pierre Lapointe. Si je pose un re­gard acide sur la so­cié­té et les gens, je ne m’ex­clus pas du ju­ge­ment que je porte ! En fait, avec ce disque, j’in­vite les gens à ré­flé­chir avec moi sur l’amour, le sens de l’en­ga­ge­ment, la vieillesse et la pré­pon­dé­rance de l’image, celle qu’on pré­sente de soi et toutes celles qu’on re­çoit. »

Pierre Lapointe re­con­naît qu’il est le pre­mier à « jouer » de son image, qu’il en­tre­tient à coups de vê­te­ments soi­gneu­se­ment choi­sis ou de pho­tos vi­sant à par­ta­ger ses coups de coeur es­thé­tiques et ar­tis­tiques sur son compte Ins­ta­gram.

« Ce qui m’énerve, ce sont les gens qui ne ré­flé­chissent pas, qui ne prennent pas le temps de se ques­tion­ner, entre autres sur notre rap­port aux ré­seaux so­ciaux ! On en ou­blie la ren­contre, la vraie, entre deux êtres, ce qui de­meure à mes yeux la plus belle chose qui soit ! »

Du même souffle, il avoue être at­tris­té par « l’au­to-fé­li­ci­ta­tion d’exis­ter » qui pul­lule sur Fa­ce­book, no­tam­ment. « Il n’y a pour­tant rien d’ex­tra­or­di­naire au simple fait d’exis­ter. C’est gran­dir, évo­luer, choi­sir de vivre au meilleur de ce qu’on est qui est fa­bu­leux ! »

UN «TU» PLUS DI­RECT

Pierre Lapointe a certes dé­jà écrit à la deuxième per­sonne du sin­gu­lier au­pa­ra­vant. Or, le « tu » qu’il em­ploie, cette fois, « n’a ja­mais été aus­si brutal et di­rect ».

Ce­la ne l’em­pêche ce­pen­dant pas de jouer avec un flou ar­tis­tique dé­li­bé­ré. « J’aime qu’on se de­mande si j’in­ter­pelle car­ré­ment les gens ou si la per­sonne qui parle n’est pas plu­tôt en mode in­tros­pec­tion », men­tionne-t-il d’un ton mu­tin.

La « poé­sie va­po­reuse » de ses pre­miers al­bums fait donc place, ici, à un « réa­lisme as­su­mé ».

« À mes dé­buts, je ne vou­lais pas dic­ter aux gens ce qu’ils de­vaient pen­ser. Je cher­chais à émou­voir par l’abs­trac­tion parce que j’avais une grande charge in­té­rieure, mais pas le vé­cu pour l’in­car­ner, à l’époque. »

Après avoir « tou­jours vou­lu être drôle et sé­rieux en même temps », il a re­vi­si­té cer­taines de ses pièces sur Pa­ris tris­tesse, en 2014. L’an­née pré­cé­dente, il avait éga­le­ment en­ta­mé un pro­ces­sus « plus in­tros­pec­tif », avec Punkt et Les Ca­las. « Avec pour ré­sul­tat que, sur La Science du coeur, j’ac­cepte plus qu’on me lie à ce que je chante. »

RAJEUNIR L’ES­PRIT DE LÉO FERRÉ

De­puis ses dé­buts, l’au­teur-com­po­si­teur-in­ter­prète ac­cu­mule les clins d’oeil à une cer­taine chan­son fran­çaise. « Mais écrire du Léo Ferré tel quel, de nos jours, c’est in­in­té­res­sant, fait va­loir le tren­te­naire. C’est bien plus in­té­res­sant d’adap­ter sa ri­gueur à quelque chose de plus contem­po­rain ! »

Ain­si, il se re­nou­velle sans se re­nier, pui­sant dans l’âge d’or de la tra­di­tion de la chan­son fran­çaise, tout en rem­pla­çant Az­na­vour et Ferré par des ré­fé­rences tex­tuelles ou mu­si­cales à Phi­lip Glass et Steve Reich.

Ce­la dit, sa pro­chaine tour­née lo­ge­ra bel et bien à l’en­seigne de l’es­prit des spec­tacles de Ferré.

« Il m’au­rait fal­lu un or­chestre pour re­pro­duire l’al­bum sur scène ! Je me suis donc ins­pi­ré de Ferré qui, mal­gré les or­ches­tra­tions de ses pièces, tour­nait seul avec un pia­niste. »

Pierre Lapointe vien­dra pré­sen­ter La Science du coeur le 25 no­vembre, au Théâtre du Mu­sée ca­na­dien de l’his­toire (qui af­fiche com­plet), ac­com­pa­gné de deux vir­tuoses is­sus du mi­lieu clas­sique.

« Le spec­tacle ba­lan­ce­ra entre le concer­to et le ré­ci­tal des an­nées 60, mais avec un éclai­rage digne d’un show élec­tro ! » pro­met l’éter­nel es­thète, ra­vi de la chose.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.