En­fance clas­sée X

Le Droit - - ARTS ET SPECTACLES - MAUD CUCCHI mcuc­chi@le­droit.com

«Monstre!» L’apos­trophe lan­cée ra­geu­se­ment à la mère par­court le pre­mier ro­man d’Eva Io­nes­co, comme un fil d’Ariane re­lié à Irène, pho­to­graphe qui se fit connaître en mon­trant sa fille, alors mi­neure, nue, dans des pos­tures agui­cheuses. «Monstre» vient d’ailleurs du la­tin, «mons­trare», qui si­gni­fie «mon­trer».

In­no­cence ré­vèle le ré­cit au­to­bio­gra­phique d’une en­fance ba­fouée, celle d’Eva Io­nes­co, ex­po­sée dès son plus jeune âge à l’ob­jec­tif per­vers de sa mère : ma­quillée, cos­tu­mée, mise en scène, Eva n’a pas six ans quand elle « monte » dans l’ap­par­te­ment de sa mère où elle se trans­forme en Lo­li­ta pour des séances pho­to éro­tiques qu’elle exé­crait. Dans les an­nées 1970, ces cli­chés s’écou­laient dans le monde in­ter­lope des ga­le­ries d’art des grandes ca­pi­tales et fai­saient vivre sa fa­mille. Eva, elle, vi­vo­tait dans une chambre de bonne à Pa­ris avec sa grand-mère ma­ter­nelle.

His­toire d’une en­fant sous l’em­prise d’une femme, où l’on re­trouve la fi­gure à la mode du per­vers nar­cis­sique que l’au­teure n’ap­pelle ja­mais « ma­man » et qu’elle por­trai­ture à son tour, et pas sous ses plus beaux atours. Entre mère et fille, les séances pho­to car­burent au chan­tage : shop­ping, soi­rées mon­daines, voyages et sur­tout, es­poir de voir son père qu’Eva ne connaît presque pas. Évo­quant de prime abord un droit de ré­ponse à sa mère qui l’au­ra abu­sée, In­no­cence se trans­forme sur­tout en quête des ori­gines, à la recherche de la fi­gure pa­ter­nelle, si fuyante et mys­té­rieuse.

Clouant au pi­lo­ri l’es­prit d’avant­garde ar­tis­tique dont se re­ven­di­quait Irène, le ro­man croque avec un ton mi-amu­sé, mi-las­sé le mi­lieu ar­tis­tique de l’après mai 68. On y croise une ga­le­rie de per­son­nages hauts en cou­leur épris de li­ber­té, pré­cieuses ri­di­cules et dro­gués dé­com­plexés. Entre Londres et Ibi­za, les pen­sées d’Eva voguent sur­tout vers les côtes bre­tonnes où se trou­ve­rait son père.

En dis­cours di­rect, le style est franc, voire abra­sif, créant une at­mo­sphère par­ti­cu­lière qui donne un sen­ti­ment d’iné­luc­table à l’en­fant re­belle. La nar­ra­trice tient les émo­tions à dis­tance et semble re­vivre ses pre­mières an­nées à tra­vers un filtre, comme dé­ta­chée de tout ce qui l’en­toure. Le ro­man d’un trau­ma­tisme au style et au charme in­dé­nia­ble­ment par­ti­cu­liers. EVA IO­NES­CO In­no­cence GRAS­SET, 432 PAGES ★★★

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.