La ran­don­née de Zar­nes­ti

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L’in­con­tour­nable de la Rou­ma­nie, c’est pro­ba­ble­ment la Tran­syl­va­nie. Pour le fa­meux châ­teau de Bran, qui a ins­pi­ré Bram Sto­ker au mo­ment de cam­per l’ac­tion de Dra­cu­la. Mais la Tran­syl­va­nie, c’est aus­si une col­lec­tion de pe­tits vil­lages aux églises for­ti­fiées, de for­te­resses et de châ­teaux.

La porte d’en­trée, c’est Bra­sov. Son signe ins­pi­ré des lettres d’Hol­ly­wood sur la mon­tagne. Sa vieille ville qui se par­court en moins d’une heure, avec ses rues pié­ton­nières. L’église noire, qui tire son nom de l’in­cen­die qui a noir­ci ses briques. On s’y ac­croche les pieds et on reste plus long­temps que pré­vu. Juste parce que. Parce que c’est beau. Parce qu’on peut y mettre son pied à terre et faire des sauts de puce par­tout dans les en­vi­rons.

Après des ten­ta­tives in­fruc­tueuses de trou­ver un che­min vers Bier­tan ou Vis­cri, des vil­lages aux églises for­ti­fiées ins­crites au patrimoine mondial de l’UNES­CO, j’ai adop­té un plan B pro­po­sé à l’au­berge : Zar­nes­ti. Sans voi­ture, il faut ou­blier les com­munes iso­lées, qui ne sont sou­vent pas des­ser­vies par le trans­port en com­mun.

Zar­nes­ti, re­con­nu pour une ré­serve où les vi­si­teurs peuvent ob­ser­ver les ours, pro­pose aus­si quelques op­tions de plein air.

De Bra­sov, on prend le train « ex­press » qui des­sert spé­ci­fi­que­ment Zar­nes­ti. Le vieux ma­chin bruyant, comme un au­to­bus sco­laire des an­nées 1950 sur un che­min de fer, fait la liai­son cinq ou six fois par jour. C’est exac­te­ment le sté­réo­type que je me fais des trains qu’on de­vait trou­ver en URSS. J’ajou­te­rais de gros nuages de fu­mée noire épaisse, pour le folk­lore, même si je n’en voyais pas par la fe­nêtre.

La gare de Zar­nes­ti, à l’écart du vil­lage, a pous­sé en cam­pagne. Sur les rails, des ci­ternes im­mo­biles prennent la pous­sière de­puis on ne sait quand. Et il y a les mon­tagnes, droit de­vant.

Les rues aus­si ac­cu­mulent la pous­sière. Sur les pan­neaux de si­gna­li­sa­tion, on pré­vient que les voi­tures et les bus par­tagent la route avec les char­rettes. Entre les mouches qu’on en­tend vo­ler et le so­leil de plomb qui plombe, on voit presque le temps mar­cher dans les rues dé­sertes. Niet. Rien. Qu’une vieille femme qui fi­nit par faire grin­cer la clô­ture de l’église or­tho­doxe.

Il y a bien la place cen­trale, ses quelques bancs pour se po­ser, sa sta­tue de sol­dat conqué­rant. Là, là, les vil­la­geois cir­culent jus­qu’à la pe­tite épi­ce­rie où la cais­sière âgée tra­vaille aus­si vite que le temps marche dans les rues dé­sertes.

Les bot­tines bien la­cées, une fois qu’on a pas­sé LE car­re­four gi­ra­toire du vil­lage, on s’en­fonce pour un ki­lo­mètre, peut-être deux, vers le parc na­tio­nal Pia­tra Craiu­lui.

On marche le long des pe­tites mai­sons, cor­dées le long de la route, bor­dées de ron­dins de bois tout aus­si cor­dés. On confirme du même coup que la char­rette cir­cule en­core dans le vil­lage.

Quand la sueur se poin­te­ra, vous com­pren­drez comme moi pour­quoi la plu­part des ran­don­neurs se rendent là en voi­ture. Quand le che­min de­vient ter­reux, aux nuages de pous­sière sou­le­vés par les voi­tures, vous com­pren­drez comme moi pour­quoi les pié­tons sont peu nom­breux dans les pa­rages.

Les conven­tions lo­cales nous échappent fa­ci­le­ment. Au mo­ment de com­men­cer l’as­cen­sion, un homme m’in­ter­pelle avec au­to­ri­té. Le rou­main, sa­vez, ce n’est pas en­core mon point fort.

C’est que quelque part sur le che­min de terre, dans la foule d’ama­teurs de plein air, se trouve un gars ven­dant des droits d’ac­cès au parc de na­tio­nal. Un gars quel­conque. Pas de dos­sard. Pas de rien. Faut sa­voir.

Mon ob­jec­tif, la Ca­ba­na Cur­ma­tu­ra, se si­tue à en­vi­ron 1500 mètres d’al­ti­tude. De là, on peut grim­per en­core, mais pour une seule jour­née, mieux vaut s’ar­rê­ter.

Si on ne se perd pas à suivre le sen­tier ba­li­sé, qu’on par­cour­ra en 2 h 30 en­vi­ron, al­ler simple, on dé­bouche sur une clai­rière of­frant une vue ma­gni­fique sur la chaîne de mon­tagnes. Au mi­lieu, là, seule, une mai­son de bois. Et le bruit des cloches.

En pleine mon­tagne rou­maine, le bruit des cloches des mou­tons, un ber­ger à cha­peau et à grandes bottes, avec son bâ­ton de bois et son chien qui le suit fi­dè­le­ment. Les bêtes courent entre les ro­chers alors que broutent des vaches juste un peu plus haut. L’âne, lui, sert à trans­por­ter des cruches que le ber­ger rem­pli­ra à une source tout près.

Je me croyais dans un des­sin ani­mé de mon en­fance. On a beau avoir dé­jà vu des mou­tons, un âne et un cha­peau de ber­ger, tous les ingrédients dans la même mon­tagne rou­maine, ça nous souffle un peu.

Suf­fi­sait donc de mou­tons pour me don­ner l’éner­gie qu’il fal­lait pour fi­nir l’as­cen­sion.

À la ca­bane, le res­tau­rant de slow food, où le ser­vice est plus lent que la cais­sière de l’épi­ce­rie de Zar­nes­ti, sert des sau­cisses et de la soupe. Un me­nu tout rou­main qui risque de res­ter sur l’es­to­mac pour par­cou­rir la deuxième moi­tié des 20 ki­lo­mètres que compte la pro­me­nade du jour.

Près de la ca­bane, des di­zaines de tentes sont bien plan­tées. Ran­don­ner et pas­ser la nuit en mon­tagne, quelle idée gé­niale.

Après m’être ima­gi­né à lire dans les étoiles de la Rou­ma­nie dans la noir­ceur du Pia­tra Craiu­lui, je me suis lais­sé ber­cer à nou­veau par les cloches des mou­tons, sur le che­min du re­tour.

— JO­NA­THAN CUS­TEAU, LA TRI­BUNE

Dans une clai­rière, les mou­tons fai­saient tein­ter les cloches à leur cou en gam­ba­dant.

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