Tem­pête dans un verre d’eau

Le Droit - - ACTUALITÉS - PIERRE JU­RY pju­ry@le­droit.com

La réaction « in­sul­tée » du pré­sident des Philippines au terme d’une ren­contre avec Jus­tin Tru­deau est une tem­pête dans un verre d’eau qui ne de­vrait pas cau­ser de maux de tête aux Canadiens.

Le pré­sident Ro­dri­go Du­terte est un drôle de pis­to­let, un po­pu­liste de gauche qui prône la ligne dure avec les cri­mi­nels de son ar­chi­pel. De­puis son élec­tion, les forces po­li­cières ont re­çu un chèque en blanc et clament fiè­re­ment avoir li­qui­dé près de 4000 cri­mi­nels... et des mi­lices proches du pou­voir, en­core da­van­tage. Après avoir fait « le mé­nage » pen­dant 20 ans à la mairie de Da­vao, une ville du sud du pays, la po­pu­la­tion phi­lip­pine l’a plé­bis­ci­té en mai 2016.

Avo­cat de for­ma­tion, M. Du­terte ne se for­ma­lise pas des lois et des droits de la per­sonne.

Il dis­tri­bue les épi­thètes de « fils de pute » à qui mieux mieux, comme au pape Fran­çois et au pré­sident Ba­rack Oba­ma. Ses dé­fen­seurs adou­cissent ces pro­pos en sou­te­nant que l’ex­pres­sion n’a pas le même sens aux Philippines qu’en Oc­ci­dent. Bon, peu­têtre. Mais au sor­tir de la ren­contre avec M. Tru­deau, il a quand même lan­cé un « bou­le­chite » bien sen­ti.

Do­nald Trump ap­pré­cie ce pré­sident qui ne passe pas par quatre che­mins ; peut-être parce qu’ils par­tagent cette pro­pen­sion à in­sul­ter ceux qui ne pensent pas comme eux.

Le pre­mier mi­nistre Tru­deau au­rait sim­ple­ment abor­dé la ques­tion des droits de la per­sonne avec M. Du­terte — même ça, c’est trop pour ce sin­gu­lier per­son­nage.

Le pré­sident a qua­li­fié la dis­cus­sion d’« in­sulte per­son­nelle et of­fi­cielle ». À ses yeux, l« étran­ger » qu’est M. Tru­deau « ne sait pas exac­te­ment ce qui se passe dans notre pays ».

Ce n’est pas un im­pair ca­na­dien. Il est tou­jours dé­li­cat d’abor­der des su­jets comme les droits de la per­sonne en vi­site of­fi­cielle à l’étran­ger. Chaque si­tua­tion est unique et chaque po­li­ti­cien doit sa­voir jau­ger jus­qu’où al­ler. Et puis il faut com­prendre que ces ren­contres bilatérales ont plu­sieurs pu­blics. Aux yeux des Phi­lip­pins, ou à tout le moins, à ceux de M. Du­terte et de ses proches, M. Tru­deau pas­se­ra pour un in­so­lent. Aux yeux des Canadiens, ce­la confor­te­ra son image de lea­der qui n’a pas peur de sou­le­ver des en­jeux dé­li­cats lorsque l’oc­ca­sion s’y prête.

Ce n’est pas comme si Ro­dri­go Du­terte était en po­si­tion de ré­pli­quer de fa­çon concrète. Sa bou­tade d’im­pa­tience n’ira pas bien plus loin. Le Ca­na­da a une ba­lance com­mer­ciale né­ga­tive avec les Philippines ; on leur achète deux fois plus qu’on leur vend : 626 mil­lions $ contre des im­por­ta­tions de 1,3 mil­liard $. Ce qui est le plus im­por­tant entre nos deux pays, c’est le nombre d’im­mi­grants phi­lip­pins ad­mis au pays : 41 000 en 2016, la pre­mière source en im­por­tance. Ils sont ve­nus re­joindre plus de 600 000 de leurs com­pa­triotes.

Cour­tois et res­pec­tueux en affaires in­ter­na­tio­nales, le Ca­na­da ne cultive pas une po­li­tique ex­té­rieure agres­sive comme M. Trump. Si les États-Unis sont per­çus comme le pays des op­por­tu­ni­tés (avec ou sans M. Trump), le Ca­na­da a en­core cette image de boy scout gen­til qui se veut un ar­bitre de paix avec tout le monde. La po­la­ri­sa­tion que cer­tains po­li­ti­ciens po­pu­listes ont mis de l’avant dans cer­tains pays du monde – les États-Unis au pre­mier chef – com­plique les choses pour nos re­la­tions mon­diales. Mais jus­qu’ici, cette ou­ver­ture nous a gé­né­ra­le­ment bien ser­vis et bien des Canadiens ont ap­plau­di que l’élec­tion de Jus­tin Tru­deau re­dresse le vi­rage en­tre­pris sous Ste­phen Har­per.

Ain­si, il faut bien plus se pré­oc­cu­per des éclats de Do­nald Trump, pré­sident de notre pays voi­sin et prin­ci­pal par­te­naire com­mer­cial, que ceux du pré­sident Du­terte.

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