Le vé­lo qui li­bère les sou­ve­nirs

Le Droit - - LA UNE - PA­TRICK DUQUETTE pdu­quette@le­droit.com

Vous avez peut-être en­ten­du par­ler de ces vé­los sta­tion­naires équi­pés d’un écran qui re­pro­duisent vir­tuel­le­ment le tra­jet du Tour de France. À l’Ins­ti­tut de re­cherche Bruyère d’Ot­ta­wa, on teste ces jours-ci un vé­lo si­mi­laire. À la dif­fé­rence qu’il est conçu pour mo­ti­ver les per­sonnes âgées à faire de l’ac­ti­vi­té phy­sique.

Le prin­cipe est simple. Pen­dant que la per­sonne âgée pé­dale, des images de té­lé­vi­sion fil­mées à Sin­ga­pour, Pa­ris, Os­lo, Du­baï ou Pékin dé­filent en temps réel sur un grand écran. L’illu­sion est to­tale. Pour peu qu’on s’aban­donne, on a vrai­ment l’im­pres­sion de rou­ler dans les rues d’une grande ci­té du monde. On se sur­prend à ob­ser­ver les pié­tons ou même à ra­len­tir quand une au­to ar­rive en sens in­verse.

J’ai tes­té la nou­velle tech­no­lo­gie lors d’une confé­rence de presse ven­dre­di. Non seule­ment c’est réa­liste, mais c’est plus in­té­res­sant que de rou­ler sur un vé­lo sta­tion­naire avec, en toile de fond, un mur blanc d’hô­pi­tal.

C’est d’ailleurs tout l’in­té­rêt de cette tech­no­lo­gie qui fait pour la pre­mière fois l’ob­jet de tests cli­niques au Canada. Son ef­fet bé­né­fique se­rait double : non seule­ment elle fa­vo­ri­sait l’ac­ti­vi­té phy­sique chez les aînés, les pay­sages fil­més sti­mu­le­raient éga­le­ment la mé­moire des gens at­teints de dé­mence.

Dé­ve­lop­pé en Nor­vège par la so­cié­té Mo­ti­tech, le sys­tème Mo­ti­view a pro­fi­té d’une pu­bli­ci­té in­es­pé­rée. Le prince William et Kate Midd­le­ton l’ont tes­té, puis en ont fait l’éloge lors d’un ré­cent séjour en Scan­di­na­vie. Les tests ne font que dé­bu­ter à Ot­ta­wa. Mais les pre­miers ré­sul­tats sont en­cou­ra­geants. « Chez les gens at­teints de dé­mence, les images li­bèrent un flot de sou­ve­nirs en­fouis », constate Hei­di Sveis­trup, pdg et di­rec­trice scien­ti­fique à l’Ins­ti­tut de re­cherche Bruyère.

On as­siste même à de pe­tits mi­racles.

À Bruyère, un mon­sieur vi­site chaque jour son épouse at­teinte de dé­mence. Ar­rive le vé­lo sta­tion­naire. On le fait es­sayer à la dame. On de­mande au ma­ri la vi­déo qu’il choi­si­rait pour elle. Le choix est vaste : la banque de don­nées com­prend 1200 vi­déos de 30 mi­nutes, tour­nées par­tout dans le monde. « Vous avez les chutes du Nia­ga­ra ?, dit le mon­sieur. C’est là qu’on s’est ma­riés ». Ils avaient les chutes.

La dame se met à pé­da­ler. Les images dé­filent de­vant elle. Son vi­sage s’éclaire. Elle re­con­naît le res­tau­rant où ils ont dî­né. L’hô­tel où ils ont dor­mi. La rue où ils ont mar­ché main dans la main. « Cette jour­née-là, ils ont par­lé pen­dant 15 mi­nutes de leur voyage de noces, pour­suit Hei­di Sveis­trup. C’était plus que la somme de toutes leurs conver­sa­tions de la se­maine. »

L’ef­fet est le même avec les plus jeunes. Bruyère avait in­vi­té ven­dre­di l’am­bas­sa­drice de Nor­vège, An­na Ca­ri Ovind, à tes­ter le sys­tème. On a fait dé­fi­ler pour elle des images de sa ville na­tale de Lar­vik. Plus l’am­bas­sa­drice pé­da­lait, plus elle se pre­nait au jeu, en ve­nant à ou­blier to­ta­le­ment la foule qui l’en­tou­rait. Là, elle re­con­nais­sait le stand de crème gla­cée de son en­fance. En haut de la côte, le stade d’athlétisme. Plus loin, la place pu­blique où la po­pu­la­tion cé­lèbre la fête na­tio­nale. Le pe­tit ca­fé où elle a ses ha­bi­tudes, son ma­ga­sin de vê­te­ments fa­vo­ri…

L’am­bas­sa­drice riait de bon coeur, toute à son plai­sir de re­dé­cou­vrir des sou­ve­nirs d’en­fance. C’est le même phé­no­mène qui se pro­duit chez les ré­si­dents at­teints de dé­mence. « Sti­mu­ler la mé­moire a de très bons ef­fets sur les ré­si­dents qui se sentent an­xieux, agi­tés ou confus », dit Me­lis­sa Dons­kov, di­rec­trice des soins de longue du­rée à Bruyère.

Le sys­tème Mo­ti­view au­rait même un ef­fet mo­bi­li­sa­teur. Dès que des ré­si­dents se mettent à pé­da­ler, d’autres se ras­semblent au­tour d’eux. « L’autre jour, on a sor­ti les vé­los, on a mis une vi­déo des rues de Qué­bec, on a fait jouer une chan­son d’Édith Piaf. Tout le monde s’est mis à chan­ter, même ceux qui ne pé­da­laient pas », re­prend Hei­di Sveis­trup.

« Cette ré­ac­tion spon­ta­née des gens, c’est ce qui m’a convain­cue de tes­ter la tech­no­lo­gie à Bruyère, pour­suit-elle. Parce que si on peut mo­ti­ver nos ré­si­dents à faire plus d’exer­cice, ils man­ge­ront mieux, ils dor­mi­ront mieux, ils au­ront moins de dou­leur. On peut pen­ser qu’à long terme, on au­ra moins de chutes dans nos centres de soins de longue du­rée, qu’on ré­dui­ra les mé­di­ca­tions an­ti­dou­leur. Il y a plein de bé­né­fices qui peuvent sur­gir d’un pro­jet pa­reil. »

— ETIENNE RAN­GER, LE DROIT

L’am­bas­sa­drice de Nor­vège, An­na Ca­ri Ovind, a été in­vi­tée à tes­ter le sys­tème de vé­lo sta­tion­naire de l’Ins­ti­tut de re­cherche Bruyère.

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