UNE RE­TRAITE BIEN MÉ­RI­TÉE

Le Franco - - LA UNE - PAR LU­CAS PILLERI

« IL FAU­DRAIT PLUS DE SÉ­NA­TEURS FRAN­CO­PHONES DE L’OUEST. »

- CLAU­DETTE TAR­DIF

Sé­na­trice de l’Al­ber­ta de­puis 2005, dé­fen­seuse des com­mu­nau­tés fran­co­phones en si­tua­tion mi­no­ri­taire et mi­li­tante pour l’édu­ca­tion en fran­çais, Clau­dette Tar­dif met fin en ce dé­but d’an­née à sa car­rière de femme politique. Mo­dèle ins­pi­rant pour beau­coup de femmes, elle a re­çu de nom­breuses dis­tinc­tions, dont l’in­signe d’Of­fi­cier de la Lé­gion d’Hon­neur fran­çaise en 2016, l’Ordre des fran­co­phones d’Amé­rique en 2011, et l’Ordre de la Pléiade en 2005. Clau­dette Tar­dif se re­tire dé­sor­mais afin de prendre un re­pos bien mé­ri­té. En­tre­tien avec une femme politique qui lais­se­ra son em­preinte.

Le Fran­co : Clau­dette Tar­dif, vous êtes née à West­lock au nord d’Edmonton, vous avez fait vos études à l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta, et vous avez été en­sei­gnante pen­dant près de trente ans dans les écoles ca­tho­liques d’Edmonton. Vous avez même été doyenne du Cam­pus Saint-Jean de 1995 à 2003. Qu’est-ce qui vous a pous­sée à vous lan­cer en politique en 2005 ?

Clau­dette Tar­dif : Ce n’est pas moi qui ai dé­ci­dé. Les sé­na­teurs sont tou­jours nom­més. En 2005, j’ai re­çu un ap­pel de l’ho­no­rable pre­mier mi­nistre Paul Mar­tin qui vou­lait sa­voir si j’étais prête à ser­vir mon pays en sié­geant au Sé­nat. Il y avait beau­coup d’émo­tions. C’était un hon­neur et un pri­vi­lège pour moi. La com­mu­nau­té fran­co­phone de l’Al­ber­ta ré­cla­mait une re­pré­sen­ta­tion au Sé­nat du Ca­na­da de­puis 40 ans ! Il fau­drait plus de sé­na­teurs fran­co­phones de l’Ouest. Il y en a deux seule­ment ac­tuel­le­ment. LF : Tout au long de votre car­rière, vous avez oeu­vré pour la dé­fense de la com­mu­nau­té fran­co­phone en si­tua­tion mi­no­ri­taire, no­tam­ment en tant que pré­si­dente du Co­mi­té sé­na­to­rial des langues of­fi­cielles de 2013 à 2017. Qu’avez-vous ac­com­pli dont vous êtes par­ti­cu­liè­re­ment fière ?

C.T. : Je crois que j’ai contri­bué à faire avan­cer des re­com­man­da­tions qui au­ront des retombées im­por­tantes pour les com­mu­nau­tés de langues of­fi­cielles en mi­lieu mi­no­ri­taire. Je suis par­ti­cu­liè­re­ment sa­tis­faite et fière du fait que le Sé­nat, sous ma pré­si­dence, ait adop­té la mo­tion pour une étude vi­sant à con­sul­ter les Ca­na­diens sur la mo­der­ni­sa­tion de la Loi sur les langues of­fi­cielles. La loi a été adop­tée en 1969, elle au­ra bien­tôt 50 ans, et au­cun chan­ge­ment ma­jeur n’a en­core été ap­por­té. Il est im­por­tant que cette loi re­flète les changements so­cio­dé­mo­gra­phiques de notre pays et qu’on puisse élar­gir le bas­sin de fran­co­phones qui peuvent re­ce­voir les ser­vices et com­mu­ni­ca­tions du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral. LF : À quoi peut-on s’at­tendre ?

C.T. : Le pro­ces­sus de mo­di­fi­ca­tion du rè­gle­ment est en­ga­gé afin que plus de per­sonnes soient éli­gibles : les im­mi­grants fran­co­phones de langue ma­ter­nelle autre que le fran­çais, les per­sonnes de ma­riages exo­games, et les fi­nis­sants des pro­grammes d’im­mer­sion. C’est im­por­tant car ça de­vient très dif­fi­cile pour les conseils sco­laires de pla­ni­fier et de né­go­cier avec les gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux. On dit qu’il y a en­vi­ron 80 000 per­sonnes qui ont le fran­çais comme langue of­fi­cielle pre­mière en Al­ber­ta, mais plus de 260 000 peuvent par­ler le fran­çais. Vous voyez l’écart. Si on les comp­ta­bi­li­sait, on au­rait un plus grand nombre de ser­vices. LF : Vous êtes une ar­dente dé­fen­seuse de la com­mu­nau­té fran­coal­ber­taine et de la fran­co­pho­nie de fa­çon gé­né­rale. Com­ment ex­pli­quez-vous cette pas­sion ?

C.T. : Ma pas­sion pro­vient de mon ex­pé­rience en tant que ci­toyenne al­ber­taine. Mes grands-pa­rents ma­ter­nels sont par­tis du Qué­bec pour s’ins­tal­ler en Al­ber­ta au dé­but du 20e siècle. Ils ont ap­pris l’an­glais mais ils ont tou­jours main­te­nu l’im­por­tance de l’édu­ca­tion en fran­çais et de la langue et de la culture fran­çaises. Pour ob­te­nir une édu­ca­tion en fran­çais, on m’a en­voyée chez les re­li­gieuses dans un couvent car il n’y avait pas d’édu­ca­tion pu­blique en fran­çais à l’époque. Les écoles fran­co­phones n’ont été mises sur pied qu’en 1984 en Al­ber­ta. J’ai dû faire des sa­cri­fices : j’avais six ans lorsque j’ai vé­cu en pen­sion­nat, et je voyais mes pa­rents une fois par mois. Avec mes propres en­fants, j’ai lut­té pour avoir ac­cès à l’école fran­co­phone. Je suis aus­si très contente du tra­vail ef­fec­tué dans les re­la­tions avec la France. J’ai été heu­reuse de faire connaître à nos cou­sins fran­çais la vi­ta­li­té des com­mu­nau­tés fran­co­phones à l’ex­té­rieur du Qué­bec, lorsque j’étais pré­si­dente et vi­ce­pré­si­dente de l’As­so­cia­tion in­ter­par­le­men­taire Ca­na­daF­rance. LF : Le vi­sage de la fran­co­pho­nie change. Vous avez sou­te­nu plu­sieurs ini­tia­tives pour l’in­clu­sion des im­mi­grants d’ex­pres­sion fran­çaise. Com­ment ana­ly­sez-vous la si­tua­tion ?

C.T. : L’im­mi­gra­tion est une source im­por­tante pour l’épa­nouis­se­ment, la ri­chesse et la di­ver­si­té de la com­mu­nau­té. Ce sont des per­sonnes qui ren­forcent le fait fran­çais. Il faut in­ves­tir pour s’assurer de les re­cru­ter et aus­si de bien les in­té­grer. Il va fal­loir faire beau­coup plus d’ef­forts si on veut at­teindre la cible du fé­dé­ral de 4.4%. Il faut ap­puyer les or­ga­nismes dans toutes les pro­vinces qui veillent à aug­men­ter le taux d’im­mi­gra­tion fran­co­phone. LF : Com­ment per­ce­vez-vous l’ave­nir de la com­mu­nau­té fran­co-al­ber­taine ?

C.T. : Je suis très op­ti­miste ! Nous avons une vi­ta­li­té et un en­ga­ge­ment ma­ni­fes­tés par les nom­breuses as­so­cia­tions et avec un lea­der­ship qui est fort dans bien des sec­teurs. Ce­la étant dit, comme pour toutes les com­mu­nau­tés fran­co­phones à tra­vers le Ca­na­da, il y a des dé­fis im­por­tants qui se posent. On a be­soin d’un ap­pui fort du fé­dé­ral. LF : Vous avez été la pre­mière femme sé­na­trice fran­co-al­ber­taine. Vous avez aus­si été lea­der ad­jointe de l’Op­po­si­tion au Sé­nat de 2007 à 2013 où seules quelques femmes avant vous avaient opé­ré. Quelle est la place des femmes en politique au­jourd’hui se­lon vous ?

C.T. : Je pense que c’est tou­jours plus dif­fi­cile pour les femmes car le sys­tème fa­vo­rise les hommes, mais les choses changent. Il faut en­cou­ra­ger da­van­tage de femmes. Elles contri­buent en ap­por­tant une pers­pec­tive dif­fé­rente, une fa­çon de voir le monde et de gé­rer. Il est es­sen­tiel d’avoir un meilleur équi­libre dans notre sys­tème politique. LF : Votre der­nier jour en tant que sé­na­trice est le 2 fé­vrier. Que comp­tez-vous faire une fois à la re­traite ?

C.T. : Je vais faire mes au re­voir à Ot­ta­wa, ce se­ra un grand mo­ment d’émo­tion. Ça re­pré­sente une bonne tranche de ma vie, ces treize ans pas­sés au Sé­nat, ce sont des mo­ments mé­mo­rables. J’ai été pri­vi­lé­giée de pou­voir tra­vailler avec des par­le­men­taires ex­cep­tion­nels, des gens dé­voués et en­ga­gés. La re­traite se­ra le mo­ment d’ac­cor­der plus de temps à ma fa­mille, à mes proches et à ma san­té, après avoir tra­vaillé cin­quante ans. Je vais prendre du re­pos et du re­cul pour voir quelle dé­ci­sion je pren­drai pour la pro­chaine étape de ma vie. Je vais conti­nuer à contri­buer aux causes qui me tiennent à coeur. Je suis par exemple im­pli­quée dans dif­fé­rents or­ga­nismes, no­tam­ment contre l’abus sexuel avec Lit­tle War­riors et la vio­lence contre les femmes. LF : Que re­tien­drez­vous de cette ex­pé­rience ex­tra­or­di­naire au coeur du sys­tème politique ca­na­dien ?

C.T. : J’ai pu ap­pré­cier l’im­por­tance de notre dé­mo­cra­tie ca­na­dienne et com­prendre le rôle consti­tu­tion­nel im­por­tant que joue le Sé­nat. C’était une ex­pé­rience en­ri­chis­sante, qui a com­por­té bien sûr beau­coup de dé­fis. Je suis pri­vi­lé­giée d’avoir pu avoir cette oc­ca­sion !

La sé­na­trice Clau­dette Tar­dif lors de la soi­rée des nou­veaux ar­ri­vants fran­co­phones en No­vembre 2017,

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