L'IN­CU­BA­TION D'EN­TRE­PRISE SE­LON LE CDÉA

Le Franco - - LA UNE - PAR HÉ­LÈNE LEQUITTE

« In­cu­ba­tion to­tale ! Taux d’oc­cu­pa­tion des bu­reaux 100% ». C’est sur le compte Twit­ter de FrancoPreneurs que la bonne nou­velle a été par­ta­gée, le 18 jan­vier. Si tous les bu­reaux du CDÉA (Con­seil de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de l’Al­ber­ta) sont ac­tuel­le­ment loués, la lo­ca­tion si­gni­fie-t-elle pour au­tant que l’in­cu­ba­tion des en­tre­prises lo­ca­taires est réus­sie ? Le Fran­co est al­lé à la ren­contre de plu­sieurs en­tre­pre­neurs afin de mieux com­prendre les ser­vices qui leur sont of­ferts, et cer­ner ce que l’in­cu­ba­tion d’en­tre­prise re­couvre. En­quête. Quelle est la réa­li­té du mar­ché, quels sont les risques, qui sont les com­pé­ti­teurs, mais sur­tout, quels sont les be­soins ? Pour ré­pondre à toutes ces ques­tions qui les ta­raudent, les en­tre­pre­neurs qui dé­butent se tournent vers le CDÉA et son pro­gramme FrancoPreneurs.

QUELS SER­VICES POUR LES EN­TRE­PRE­NEURS ?

Ta­ma­ra Es­tay, éta­blie de­puis deux ans en Al­ber­ta, a lan­cé voi­là un an son en­tre­prise Ur De­co, spé­cia­li­sée dans la pla­ni­fi­ca­tion d’évé­ne­ments et dans la dé­co­ra­tion de bal­lons. « On fait quelque chose d’unique: des arches, des co­lonnes, faites avec des bal­lons », dé­crit-elle.

C’est par le bouche à oreille que la jeune femme en­tend par­ler du CDÉA et de son pro­gramme FrancoPreneurs. Cette der­nière ne sa­vait pas vrai­ment à quoi s’at­tendre : « Les be­soins, dans le fond, je ne sais pas, peut-être de la pu­bli­ci­té… Ou qu’on puisse me re­com­man­der, m’ai­der avec tout ce qui est sup­port, ré­seau­tage, ré­seaux so­ciaux, et qu’on m’amène de la clien­tèle…», songe-t-elle.

Ta­ma­ra Es­tay a si­gné un contrat de six mois avec FrancoPreneurs. Ain­si, pour 250 dol­lars par mois, elle bé­né­fi­cie d’un bu­reau per­son­nel, d’une connexion in­ter­net, d’une salle de confé­rence, d’un ac­cès gra­tuit à des we­bi­naires, et de quelques autres ser­vices, « comme en comp­ta­bi­li­té », pré­cise-telle.

Autre lo­ca­taire du CDÉA: Ra­dio Ci­té, la nou­velle ra­dio com­mu­nau­taire d’Edmonton. Pour 750 dol­lars men­suels, le jeune mé­dia peut pro­fi­ter de deux bu­reaux au CDÉA. « Notre ar­ri­vée ici est un peu ac­ci­den­telle, je n’avais pas pen­sé ve­nir m’y ins­tal­ler », confie Ca­role Saint-Cyr, di­rec­trice gé­né­rale de la ra­dio. C’est Da­niel Cour­noyer, di­rec­teur de la Ci­té fran­co­phone, qui lui au­rait sou­mis l’idée. « Ce n’est pas bête que l’on soit ici, car on est en train de se construire et on a dé­jà un par­te­na­riat avec eux », ré­flé­chit-elle.

En plus des bu­reaux, la ra­dio peut ré­ser­ver les salles pour des ren­contres ou des for­ma­tions éven­tuelles, et peut uti­li­ser une pho­to­co­pieuse, une im­pri­mante et un té­lé­phone. Les we­bi­naires mis à dis­po­si­tion n’ont rien ap­pris de nou­veau à Ca­role Saint-Cyr, mais elle re­con­naît qu’ils per­mettent de faire connais­sance avec d’autres en­tre­pre­neurs et sont adap­tés aux gens de la ré­gion.

LE RÉ­SEAU­TAGE, ATOUT-CLÉ D’UN IN­CU­BA­TEUR

D’ailleurs, c’est par l’en­tre­mise d’un adepte des ser­vices du CDÉA qu’Oli­vier Sa­bou­rin, jeune en­tre­pre­neur, en­tend par­ler pour la pre­mière fois de FrancoPreneurs. À 26 ans, le Qué­bé­cois a lan­cé il y a sept mois son en­tre­prise de concep­tion de sites Web, Sy­ner­gy On­line Me­dia. Bien qu’Oli­vier Sa­bou­rin n’at­ten­dait pas grand sou­tien du pro­gramme à son ar­ri­vée, il est au­jourd’hui conquis: « Non seule­ment ils m’ont don­né les ré­ponses à mes ques­tions, mais au-de­là de ça, ils m’ont for­mé, m’ont pris par la main, m’ont fait des sug­ges­tions, m’ont fait part de leur per­cep­tion sur mon en­tre­prise », té­moigne-t-il.

Le jeune en­tre­pre­neur loue lui aus­si des bu­reaux pour 400 dol­lars par mois. D’après lui, le prin­cipe d’un in­cu­ba­teur « est d’ar­ri­ver dans un

mas­ter­mind de jeunes en­tre­pre­neurs qui sont à leurs dé­buts, où l’on s’aide dans dif­fé­rents do­maines, comme la comp­ta­bi­li­té ou les ventes, et où l’on met de la struc­ture dans les idées que tout le monde amène à la table ».

DE LA GRA­TUI­TÉ AU PAYANT

Si les ser­vices de FrancoPreneurs étaient gra­tuits à son lan­ce­ment, ils sont de­ve­nus payants de­puis peu. La grande salle FrancoPreneurs peut ain­si être louée pour un mon­tant de 100 dol­lars par mois. Valécia Pé­pin, au­teure, avait ap­pro­ché le ser­vice en 20162017 dans le but de lan­cer sa propre mai­son de pro­duc­tion, Ave­nue 4, avec sa par­te­naire d’af­faires Kim D’Ales­sio. Elles avaient alors bé­né­fi­cié du ser­vice sans dé­bour­ser le moindre cen­time. « La grande salle était gra­tuite, afin d’avoir un es­pace de tra­vail gra­tuit, tout en étant ac­com­pa­gnées », té­moignent-elles.

Aux dires de Valécia Pé­pin, le ser­vice de conseils per­met­tait aux en­tre­pre­neurs d’éta­blir leur plan d’af­faires, d’avoir une ré­tro­ac­tion sur la via­bi­li­té de leur pro­jet, sur leur pu­blic cible, sur la no­tion de risques, et sur le fi­nan­ce­ment. Tout ce­la dans l’in­ten­tion de de­ve­nir in­dé­pen­dant le plus ra­pi­de­ment pos­sible. « Ce n’était pas les en­tre­pre­neurs qui po­saient les ques­tions, mais on po­sait des ques­tions aux en­tre­pre­neurs: il y avait tout un tra­vail sur la mesurabilité des risques », se sou­vient Valécia Pé­pin.

« CE N’ÉTAIT PAS LES EN­TRE­PRE­NEURS QUI PO­SAIENT LES QUES­TIONS, MAIS ON PO­SAIT DES QUES­TIONS AUX EN­TRE­PRE­NEURS : IL Y AVAIT TOUT UN TRA­VAIL SUR LA MESURABILITÉ DES RISQUES » - VALÉCIA PÉ­PIN

Au­jourd’hui, l’ap­proche semble avoir chan­gé à FrancoPreneurs. L’em­phase est mise sur les we­bi­naires plu­tôt qu’une dé­marche de ré­flexion. Mais ce­la per­met-il de va­li­der un mo­dèle d’af­faires ? La simple lo­ca­tion de bu­reaux si­gni­fie-t-elle pour au­tant une in­cu­ba­tion réus­sie ?

IN­CU­BA­TEUR, UN CON­CEPT MAL COM­PRIS

Le mo­dèle d’in­cu­ba­teur est dans l’air du temps pour San­dra Spen­cer, di­rec­trice gé­né­rale de Nimble Stra­te­gi­zing Inc., so­cié­té spé­cia­li­sée dans le con­seil aux en­tre­prises en dé­mar­rage. D’après elle, une aide aux en­tre­pre­neurs doit com­men­cer par iden­ti­fier les be­soins, éva­luer les fa­çons de com­bler ces der­niers, en vue de créer un im­pact éco­no­mique adé­quat. « Bien sou­vent, la no­tion d’in­cu­ba­teurs pa­raît gla­mour mais ne fonc­tionne pas. Ce qu’on ap­pelle in­cu­ba­teurs fi­nit bien sou­vent en ser­vices, offres de lo­ca­tion de bu­reaux », dé­nonce-telle.

Pour l’ex­perte, qui est aus­si di­rec­trice gé­né­rale de VA An­gels Ba­se­camp et en­sei­gnante à NAIT, il y a une grande dif­fé­rence entre in­cu­ba­teur, ac­cé­lé­ra­teur et bu­reaux par­ta­gés, ou co­wor­king

space en an­glais. « Mal­heu­reu­se­ment, beau­coup de monde fait la confu­sion », re­grette-telle.

D’après San­dra Spen­cer, il faut adop­ter une ap­proche per­son­na­li­sée à la po­pu­la­tion que l’on des­sert, en l’oc­cur­rence les fran­co­phones en mi­lieu mi­no­ri­taire, car il existe une com­po­sante lin­guis­tique et cultu­relle. « Entre des en­tre­pre­neurs fran­co­phones qui lancent leur en­tre­prise, des en­tre­pre­neurs fran­co­phones qui cherchent à se faire connaître, et des en­tre­pre­neurs fran­co­phones qui veulent dé­ve­lop­per leur en­tre­prise dé­jà en place, il faut cher­cher et ap­por­ter des so­lu­tions dif­fé­rentes », sou­ligne-t-elle.

Pour la spé­cia­liste, si le ser­vice de bu­reaux par­ta­gés pré­sen­te­ment of­fert par FrancoPreneurs crée de la va­leur en ren­for­çant un sen­ti­ment de com­mu­nau­té, il ne ga­ran­tit pas pour au­tant un sou­tien adé­quat. « Un in­cu­ba­teur peut ou­vrir et in­clure un es­pace de tra­vail, mais il faut aus­si du men­to­rat, des conseils afin de gui­der une en­tre­prise, pour s’éta­blir et de­ve­nir opé­ra­tion­nel », spé­ci­fie-t-elle.

La fran­chise quant à la fai­sa­bi­li­té d’un pro­jet est aus­si de mise pour l’ex­perte: « Par­fois il n’y a pas de vraie op­por­tu­ni­té d’af­faires ou un mo­dèle d’af­faires n’est pas viable, et c’est ai­der que de s’en rendre compte ra­pi­de­ment, afin d’évi­ter à l’en­tre­pre­neur de perdre du temps et des res­sources ».

Du cô­té du CDÉA, Étienne Ala­ry, di­rec­teur, ap­porte sa dé­fi­ni­tion: « L’in­cu­ba­tion, c’est d’ame­ner de jeunes en­tre­pre­neurs dé­si­reux de se lan­cer en af­faires, de col­la­bo­rer ou vi­ser cer­taines pistes de tra­vail com­munes entre deux en­tre­pre­neurs qui par­ta­geaient des lignes di­rec­trices d’un pro­jet X. C’est d’ame­ner ce maillage, des connais­sances entre eux autres, et de pro­fi­ter de l’ex­per­tise quand il y a des ques­tions ».

Au­jourd’hui, quelle est la va­leur que le CDÉA ap­porte aux en­tre­pre­neurs ?

Si le taux d’oc­cu­pa­tion des bu­reaux est à son plus haut, l’in­cu­ba­tion n’est pas pour au­tant for­cé­ment as­su­rée. Au-de­là de la simple lo­ca­tion d’es­paces de tra­vail, de l’or­ga­ni­sa­tion de we­bi­naires, ou de ser­vices ap­por­tés sur des su­jets an­nexes comme la comp­ta­bi­li­té, il man­que­rait pour cer­tains ex­perts l’es­sen­tiel: la ré­flexion en pro­fon­deur sur le pro­jet en­tre­pre­neu­rial.

« PAR­FOIS IL N’Y A PAS DE VRAIE OP­POR­TU­NI­TÉ D’AF­FAIRES OU UN MO­DÈLE D’AF­FAIRES N’EST PAS VIABLE, ET C’EST AI­DER QUE DE S’EN RENDRE COMPTE RA­PI­DE­MENT, AFIN D’ÉVI­TER À L’EN­TRE­PRE­NEUR DE PERDRE DU TEMPS ET DES RES­SOURCES »

- SAN­DRA SPEN­CER

En 2016-2017, Valécia Pé­pin a pu bé­né­fi­cier des ser­vices de Francopreneurs

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