DROIT DES FEMMES : UNE ÉMANCIPATION À POUR­SUIVRE

Le Franco - - LA UNE - PAR LU­CAS PILLERI (FRANCOPRESSE)

Le 24 mai 1918, une por­tion de Ca­na­diennes ob­tient le droit de vote aux élec­tions fé­dé­rales. Au sor­tir de la Pre­mière Guerre mon­diale, cet évé­ne­ment et le mou­ve­ment der­rière lui marquent un tour­nant pour la place des femmes dans la so­cié­té, même si cette vic­toire est em­preinte de ma­ni­pu­la­tion po­li­tique et d’ex­clu­sion.

Si les pre­mières femmes à ob­te­nir le droit de vote au Ca­na­da sont les pro­prié­taires, à par­tir de 1900, c’est le 24 mai 1918 que le Ca­na­da adopte la Loi ayant pour ob­jet de confé­rer le droit de suf­frage aux femmes qui donne à toutes les Ca­na­diennes « qui sont su­jettes bri­tan­niques, qui sont âgées de 21 ans et qui pos­sèdent les qua­li­tés qui don­ne­raient à une per­sonne du sexe mas­cu­lin le droit de vo­ter », le droit de vote aux élec­tions fé­dé­rales.

UN MOU­VE­MENT DE FEMMES BLANCHES BOURGEOISES

Le mou­ve­ment suf­fra­giste émerge dans les an­nées 1890 au Ca­na­da. Il ras­semble sur­tout des femmes ins­truites ap­par­te­nant aux classes moyennes et su­pé­rieures : étu­diantes, di­plô­mées, in­fir­mières, doc­teures, jour­na­listes, en­sei­gnantes… « Ça com­mence avec le Ca­na­da an­glais », pré­cise Xa­vier Gé­li­nas, conser­va­teur pour le Mu­sée ca­na­dien de l’his­toire. Les suffragettes, ou suf­fra­gistes, ré­digent alors des ar­ticles, signent des pé­ti­tions, lancent des jour­naux, or­ga­nisent des dé­fi­lés. Leur ob­jec­tif : ob­te­nir le cens électoral, ou droit de vote. Mais pas seule­ment : « Beau­coup ne se bat­taient pas pour le droit de vote, mais pour que l’édu­ca­tion soit plus ac­ces­sible aux femmes, ou pour la re­con­nais­sance de la di­gni­té fé­mi­nine en de­hors du foyer», ajoute l’his­to­rien. Au­de­là du vote, les suf­fra­gistes mi­litent ain­si contre la vio­lence des hommes et in­cor­porent par exemple le mou­ve­ment de la tem­pé­rance qui prône la pro­hi­bi­tion. Si le mou­ve­ment s’ins­pire de ce­lui des An­glaises, les Ca­na­diennes res­tent sages. Par rap­port à la gran­de­bre­tagne, « où les suffragettes ap­pa­raissent comme des hé­roïnes, au­teures de coups d’éclat », le mou­ve­ment ca­na­dien est plu­tôt calme, in­forme Denyse Baillargeon, pro­fes­seure au dé­par­te­ment d’his­toire de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal. «Il n’y a pas eu de grosses dé­mons­tra­tions dans les rues, ça s’est plu­tôt pas­sé dans les cou­loirs, dans les of­fi­cines du pou­voir», ajou­tet-elle. Ces femmes de la haute so­cié­té pro­fitent alors de leur po­si­tion de femmes, soeurs ou filles d’hommes puis­sants pour faire pres­sion.

UNE INSTRUMENTALISATION PO­LI­TIQUE

Avec le re­cul, la Pre­mière Guerre mon­diale a été la plus grande al­liée des suf­fra­gistes. « La guerre a été le mo­teur du mou­ve­ment, sou­tient Denyse Baillargeon. La guerre a se­coué l’Oc­ci­dent et a gé­né­ré une ef­fer­ves­cence so­ciale. C’est à ce mo­ment­là que d’autres mou­ve­ments voient le jour comme le syn­di­ca­lisme, le so­cia­lisme, le pro­hi­bi­tion­nisme et l’abo­li­tion­nisme », fait-elle re­mar­quer. Les ma­noeuvres po­li­tiques en ces temps mou­ve­men­tés s’avèrent une aide pré­cieuse. En 1917, alors que le dé­bat fait rage sur la conscrip­tion et que les élec­tions fé­dé­rales ap­prochent, le gou­ver­ne­ment de Ro­bert Bor­den vote la Loi des élec­teurs mi­li­taires et la Loi des élec­tions en temps de guerre. Ain­si, pour la pre­mière fois de l’his­toire, près de 2000 in­fir­mières mi­li­taires d’une part, et des cen­taines de mil­liers d’épouses, de veuves, de mères, de soeurs et de filles des 600 000 sol­dats ca­na­diens du Corps ex­pé­di­tion­naire d’autre part, peuvent se rendre aux urnes lors du vote fé­dé­ral de dé­cembre. « Le droit de vote a été ob­te­nu presque par po­li­ti­caille, iro­nise Denyse Baillargeon. Il n’y a pas eu de sen­ti­ment hé­roïque d’avoir ga­gné de haute lutte. C’était des jeux de pou­voir, très ins­tru­men­ta­li­sés par les par­tis qui ont vu ça comme un moyen d’élar­gir leur base élec­to­rale ». Car en ac­cor­dant le droit de suf­frage à des femmes af­fi­liées aux com­bat­tants, le pre­mier mi­nistre s’est as­su­ré le sou­tien de nom­breuses voix pour pou­voir mettre en oeuvre la conscrip­tion, «tout en pro­met­tant de faire re­ve­nir les hommes du front plus ra­pi­de­ment ». Xa­vier Gé­li­nas est prag­ma­tique : «Très ra­re­ment les avan­cées so­ciales se font sans ar­riè­re­pen­sée po­li­tique ».

UN CHAN­GE­MENT DE PARADIGME

Avant, femmes et hommes ap­par­te­naient à des do­maines dis­tincts de la so­cié­té. La place des femmes était à la mai­son, à l’école ou à l’hô­pi­tal, éclair­cit Denyse Baillargeon. Elles étaient vues comme ga­rantes de la trans­mis­sion cultu­relle et de l’édu­ca­tion des en­fants, et n’avaient pas leur place dans la vie po­li­tique et éco­no­mique. En mi­lieu fran­co­phone, le droit de vote était même par­fois per­çu comme une me­nace à la per­pé­tua­tion du peuple ca­na­dien-fran­çais. Mais l’ar­gu­ment se­ra re­tour­né par les fé­mi­nistes de l’époque qui sou­tiennent, au contraire, que le vote est le seul moyen de pré­ser­ver les bonnes moeurs et un en­vi­ron­ne­ment sain pour les en­fants. « Elles mettent en avant leurs qua­li­tés ma­ter­nelles : sen­si­bi­li­té à la mi­sère d’au­trui, présence dans les oeuvres de cha­ri­té et de phi­lan­thro­pie, in­té­rêt pour le do­maine so­cial, la dé­lin­quance ju­vé­nile, la lutte contre la pros­ti­tu­tion et la mor­ta­li­té in­fan­tile, la dé­fense de la pro­hi­bi­tion », dé­taille l’ex­perte. Pour Xa­vier Gé­li­nas, la vic­toire est d’au­tant plus grande que «le 19e siècle a été le triomphe de la mas­cu­li­ni­té, à cause de l’ex­pan­sion des concep­tions vic­to­riennes des bonnes moeurs et de la so­cié­té ».

CENT ANS PLUS TARD

Pour la di­rec­trice du CIRCEM, Sté­pha­nie Gau­det, après le gain de la ci­toyen­ne­té po­li­tique, c’est la ques­tion de la ci­toyen­ne­té so­ciale qui se pose au­jourd’hui. « Il faut réunir les condi­tions so­ciales pour per­mettre une vie dé­mo­cra­tique et une in­fluence sur les dé­ci­sions com­munes. Tout n’est pas ac­quis avec le droit de vote », sou­ligne-t-elle. Car pour pou­voir pra­ti­quer un droit, il faut en avoir les moyens. Ain­si le com­bat concerne dé­sor­mais l’ar­ti­cu­la­tion tra­vail-vie per­son­nelle, la pa­ri­té dans les ins­ti­tu­tions et la ré­par­ti­tion des tâches do­mes­tiques. «Les par­tis veulent la pa­ri­té, mais c’est par­fois im­pos­sible, car les condi­tions ne le per­mettent pas », avance la res­pon­sable. L’éga­li­té n’est tou­jours pas au ren­dez-vous : à la Chambre des com­munes, on compte seule­ment 91 femmes pour 245 hommes. « C’est long, très long, sou­pire Denyse Baillargeon. Oui, on a le droit de vote, mais ce n’est pas suf­fi­sant. Il faut que les pré­oc­cu­pa­tions des femmes soient por­tées à l’in­té­rieur des gou­ver­ne­ments, et ça prend une masse de dé­pu­tées et mi­nistres ».

L’OUEST EN AVANCE ?

« Le mou­ve­ment s’oc­cu­pait très peu des classes so­ciales, ce n’était pas un fé­mi­nisme éga­li­taire de re­dis­tri­bu­tion so­ciale, mais de droits po­li­tiques », ex­plique l’his­to­rien Xa­vier Gé­li­nas. En outre, les suf­fra­gistes étaient plu­tôt fer­més à la di­ver­si­té eth­nique et re­li­gieuse. « C’était sou­vent des chré­tiennes ar­dentes avec des pré­ju­gés ra­ciaux et un sen­ti­ment de su­pé­rio­ri­té », évoque le spé­cia­liste. Ces femmes blanches jouaient même sur la peur que les au­toch­tones et les im­mi­grants, no­tam­ment ceux d’ori­gine asia­tique, puissent vo­ter. Voi­là pour­quoi l’Ouest s’est ré­vé­lé plus pro­gres­siste. Les ré­gions nou­vel­le­ment co­lo­ni­sées comp­taient sur ces femmes pour ga­ran­tir l’ex­pul­sion des Pre­mières Na­tions et as­su­rer la do­mi­na­tion des peuples an­glo-celtes. En plus, on y comp­tait beau­coup « d’im­mi­grants d’obé­dience so­cia­liste is­sus d’Eu­rope de l’Est, da­van­tage fa­vo­rables au vote des femmes », re­lève Denyse Baillargeon. En­fin, les femmes jouaient un rôle par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant dans les com­mu­nau­tés de l’Ouest. Les Fer­mières unies de l’Alberta, par exemple, se forment dès 1916. Et le Ma­ni­to­ba est la pre­mière pro­vince du pays à au­to­ri­ser les femmes à vo­ter pour les élec­tions pro­vin­ciales en jan­vier la même an­née. Elle se­ra sui­vie de la Sas­kat­che­wan et de l’Alberta deux et trois mois plus tard, puis de la Co­lom­bie-Bri­tan­nique et de l’On­ta­rio l’an sui­vant.

« LES SUFFRAGETTES AP­PA­RAISSENT COMME DES HÉ­ROÏNES »

- DENYSE BAILLARGEON, PRO­FES­SEURE

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.