Le mi­racle de Nor­ton

Le Franco - - CULTURE - RAPH.K.YOYO

Si vous aviez été sur le trot­toir au mi­lieu des pas­sants ahu­ris, vous auriez vu Nor­ton se pro­me­ner dans tout Ed­de­ville, un co­chon au bout d’une laisse. Qu’il avait à ce qui se di­sait, dé­ci­dé de gar­der. Lui ache­tant de quoi man­ger et de quoi boire, chez la cré­mière, et aux ven­deurs du mar­ché. Il nom­ma le pe­tit com­pa­gnon, Boys­cout. Ed­de­ville or­ga­ni­sait sur sa grande place des ren­contres de jo­ckeys ama­teurs, sur­fant sur la vague des courses na­tio­nales. Le jo­ckey Simon Kirk, le der­nier pro­fes­sion­nel d’Ed­de­ville à avoir rem­por­té une com­pé­ti­tion de­puis la fin des an­nées dix-huit cent, ai­mait à s’en­traî­ner sur l’hip­po­drome, avec son pur-sang, le cé­lèbre et re­trai­té Gal­lant. Après s’être ar­rê­té pour boire à la pompe, Simon se his­sa sur le dos de Gal­lant. Le che­val re­ti­ré des courses n’avait rien per­du de sa puis­sance de dé­mar­rage. Ted Nor­ton qui mar­chait sur la rue Saint-James de l’hip­po­drome, avec Boys­cout à ses cô­tés, fut pris au dé­pour­vu. Aper­ce­vant Gal­lant ac­cé­lé­rer au loin sur la piste, le co­chon, jeune et fou­gueux, fon­ça tout droit sur-le-champ de course. Nor­ton, qui es­saya de cou­rir après le com­pa­gnon, per­dit le contrôle de la laisse, dis­tan­cé en quelques se­condes à peine. Lors des faits, Ju­lius He­der­man, l’an­cien en­traî­neur de Gal­lant, s’était as­sis dans les gra­dins pour voir cou­rir son an­cien che­val phare. Lorsque tout à coup, il vit… Un co­chon cou­rir comme le diable, après le pure-sang. Un vieil homme, son pro­prié­taire, sem­blai­til, fai­sait de grands gestes désem­pa­rés, der­rière la ram­barde pour rap­pe­ler le pe­tit com­pa­gnon. He­der­man, la bouche sèche re­gar­dait fixe­ment la piste incrédule, ob­ser­vant tour à tour le vieil homme et le co­chon. Il fal­lut un cer­tain temps à l’en­traî­neur pen­ché sur la piste, pour réa­li­ser ce qui se dé­rou­lait sous ses yeux. Le por­cin dans sa course ré­dui­sait la dis­tance qui le sé­pa­rait du che­val. Sei­gneur… Dit-il - par­don­nez le blas­phème – sans réa­li­ser sous le choc, qu’il ve­nait de par­ler tout haut. Au deuxième tour, le co­chon ve­nait de rat­tra­per l’an­cien cham­pion. Après un vi­rage ser­ré, che­val et co­chon se te­naient au coude à coude dans la der­nière ligne droite, au bord du car­ré de pe­louse du champ de course. Simon Kirk qui fen­dait l’air, em­por­té par sa mon­ture eu le temps de re­gar­der sur sa droite, lorsque le pe­tit Boys­cout sur les der­niers mètres les lais­sa sur place, et fran­chit la ligne d’ar­ri­vée, avec une lon­gueur d’avance sur Gal­lant. He­der­man la bouche ou­verte se rap­pro­chait de Nor­ton qui avait re­joint Boys­cout de l’autre cô­té de la piste. Où est-ce qu’il a ap­pris à faire ça ? Nor­ton qui n’en avait la moindre idée. Se­coua la tête. Ju­lius scru­tait avec fas­ci­na­tion Boys­cout qui les re­gar­dait cal­me­ment. En trente ans de car­rière, j’ai ja­mais vu ça, conclut-il. Il n’en crut pas ses oreilles lors­qu’il s’en­ten­dit pro­po­ser au vieux Nor­ton. - Avez-vous son­gé à l’en­traî­ner aux courses ?

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