HAUSSE DU SALAIRE MI­NI­MUM, LE DÉ­BAT PER­SISTE

Le Franco - - LA UNE - PAR LU­CAS PILLERI

Alors que plu­sieurs pro­vinces s’ap­prêtent à aug­men­ter le salaire mi­ni­mum, dé­fen­seurs et dé­trac­teurs s’af­frontent à coups d’études, de rap­ports, et de pré­dic­tions éco­no­miques contra­dic­toires. Quels sont les ar­gu­ments avan­cés ? Ces me­sures sa­la­riales au­ront-elles un im­pact ca­tas­tro­phique sur l’éco­no­mie ? La ques­tion di­vise.

Avec le gou­ver­ne­ment néo­dé­mo­crate en place, l’Al­ber­ta est en passe de de­ve­nir la pro­vince la plus gé­né­reuse en termes de salaire mi­ni­mum. La ré­mu­né­ra­tion est fixée de­puis le 1er oc­tobre 2017 à 13,60 $ et s’ap­prête à at­teindre le ni­veau re­cord de 15 $ au 1er oc­tobre 2018.

D’autres ré­gions du pays connaissent un scé­na­rio si­mi­laire. En Ontario, le salaire mi­ni­mum est éta­bli à 14 $ de­puis le 1er jan­vier 2018 et il pas­se­ra à 15 $ au 1er jan­vier 2019. Le Qué­bec et l’Île-duP­rince-Édouard connaî­tront eux aus­si des aug­men­ta­tions au cou­rant de l’an­née 2018.

UNE HAUSSE DÉ­CRIÉE

Mar­tine Hé­bert, vice-pré­si­dente prin­ci­pale et porte-pa­role na­tio­nale de la Fé­dé­ra­tion ca­na­dienne de l’en­tre­prise in­dé­pen­dante (FCEI), re­pré­sente les in­té­rêts des PME au Ca­na­da. Pour elle, ces me­sures sont de très mau­vais au­gure. « Ces aug­men­ta­tions sont trop im­por­tantes et ra­pides », ju­get-elle.

La porte-pa­role aver­tit que dans une éco­no­mie consti­tuée pour ma­jo­ri­té de PME et de très pe­tites en­tre­prises, de telles hausses « vont faire mal ». D’après la FCEI, les en­tre­prises de­vront alors com­pen­ser en aug­men­tant leurs prix, en li­cen­ciant, ou en cou­pant dans les heures de tra­vail des em­ployés. « Les PME ont des marges de pro­fit très minces, au­tour de 2-3 %. Les chefs de PME sont loin de na­ger dans des mil­lions », tient-elle à sou­li­gner.

Autre consé­quence né­faste pour Mar­tine Hé­bert : une course à la hausse des sa­laires. « Par équi­té avec les em­ployés qui ont une plus grande ex­pé­rience, une pres­sion va se faire res­sen­tir sur les PME pour qu’elles aug­mentent tous les sa­laires, par ef­fet do­mi­no ». L’équi­té sa­la­riale se­rait ici en jeu : « Les PME ont des échelles sa­la­riales qui prennent en compte les com­pé­tences, l’an­cien­ne­té, les res­pon­sa­bi­li­tés, etc. Les hausses de salaire mi­ni­mum, elles, ne font au­cune dis­tinc­tion. Ce sont des hausses in­dif­fé­ren­ciées », es­time-t-elle.

Pour Mi­chael Fa­vere-Mar­che­si, pro­fes­seur de comp­ta­bi­li­té et d’au­dit à l’Uni­ver­si­té Si­monF­ra­ser en Co­lom­bie-Bri­tan­nique, de lourdes consé­quences sur le mar­ché du tra­vail sont à pré­voir. « Il faut que quel­qu’un paie pour ces aug­men­ta­tions. La hausse du coût de pro­duc­tion va se ré­per­cu­ter sur le consom­ma­teur », pré­sage-t-il.

En outre, l’au­to­ma­ti­sa­tion et les dé­lo­ca­li­sa­tions pour­raient aus­si s’ac­cé­lé­rer : « Beau­coup d’em­plois vont dis­pa­raître et les en­tre­prises vont conti­nuer de se dé­pla­cer vers les pays à faible coût de main d’oeuvre », pressent le pro­fes­seur.

UN IM­PACT RELATIVISÉ

Se­lon un rap­port de la Banque du Ca­na­da, la hausse du salaire mi­ni­mum pour­rait en­gen­drer une perte de 60 000 em­plois d’ici 2019 à tra­vers le pays. Mal­gré tout, l’éco­no­mie pour­rait s’ajus­ter d’elle-même pour cer­tains éco­no­mistes.

Bru­no Nkuiya, pro­fes­seur d’éco­no­mie au Cam­pus SaintJean de l’Uni­ver­si­té de l’Al­ber­ta, consi­dère pour sa part qu’il n’y au­ra que peu d’im­pact à court terme. « Dans les pre­miers mois, les en­tre­prises vont conti­nuer à opé­rer comme avant. Le temps pas­sant, des ajus­te­ments bé­né­fiques se­ront pris, comme par exemple le re­cours à l’au­to­ma­ti­sa­tion ou l’uti­li­sa­tion des nou­velles tech­no­lo­gies. Sur le long terme, cer­taines en­tre­prises pro­fi­te­ront de la hausse et d’autres la su­bi­ront », ana­lyse le spé­cia­liste.

L’au­to­ma­ti­sa­tion fait jus­te­ment par­tie des craintes de la FCEI. Les grandes chaînes de dis­tri­bu­tion, par exemple, pour­raient dé­ve­lop­per da­van­tage les caisses au­to­ma­tiques pour de­meu­rer com­pé­ti­tives, se pas­sant de cais­siers. « On tire dans le pied des tra­vailleurs à faibles re­ve­nus », lance Mar­tine Hé­bert.

UNE HAUSSE BIEN­VE­NUE

Jacques Lé­tour­neau ne voit pas les choses de la même ma­nière. En tant que pré­sident de la Con­fé­dé­ra­tion des syn­di­cats na­tio­naux (CSN), il est convain­cu que le re­haus­se­ment du salaire mi­ni­mum se­ra bé­né­fique pour la so­cié­té : « Se­lon les éco­no­mistes avec les­quels nous tra­vaillons, ce­la per­met­trait aux gens de vivre au-des­sus du seuil de pau­vre­té. La pau­vre­té, c’est aus­si ceux qui ont deux, voire trois jobs pour joindre les deux bouts ». De plus, ce se­rait un moyen de « sti­mu­ler l’éco­no­mie et de faire vivre les PME », no­tam­ment via l’amé­lio­ra­tion du pou­voir d’achat.

Par ailleurs, l’ar­gu­ment de la ré­duc­tion des heures ne tient pas la route pour le pré­sident de la CSN. « L’au­to­ma­ti­sa­tion a dé­bu­té de­puis vingt ans et va s’ac­cé­lé­rer. Ce n’est pas la hausse du salaire qui va cau­ser la qua­trième ré­vo­lu­tion, elle est dé­jà à nos portes ! C’est la ques­tion de la ré­par­ti­tion de la ri­chesse qui se pose », dé­fend-il. Tou­te­fois, Jacques Lé­tour­neau re­com­mande une ap­proche mo­dé­rée : « Nous sommes fa­vo­rables à une hausse gra­duelle. On ne nie pas que les pe­tites en­tre­prises se­ront confron­tées à une ré­or­ga­ni­sa­tion in­terne. Il faut les ac­com­pa­gner et les sou­te­nir, no­tam­ment par le tru­che­ment de la fis­ca­li­té. En re­vanche, per­sonne ne vien­dra pleu­rer pour les grandes mul­ti­na­tio­nales », avise-t-il.

À Sta­tis­tique Ca­na­da, Diane Galarneau et Éric Fecteau écri­vaient dans un ar­ticle pa­ru en 2014, in­ti­tu­lé Les hauts et les bas du salaire mi­ni­mum,

que « les ef­fets d’une hausse du salaire mi­ni­mum sur l’em­ploi to­tal se­raient gé­né­ra­le­ment faibles, ou in­exis­tants », et concer­ne­raient plu­tôt l’em­ploi chez les ado­les­cents.

Ain­si les avis di­vergent. Les études se suivent et ne res­semblent pas, dé­mon­trant tour à tour des ef­fets né­fastes ou po­si­tifs de la hausse du salaire mi­ni­mum. Si la me­sure est loin de faire consen­sus, elle semble mal­gré tout s’im­po­ser au­près des dif­fé­rents gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux.

« LES EF­FETS D’UNE HAUSSE DU SALAIRE MI­NI­MUM SUR L’EM­PLOI TO­TAL SE­RAIENT GÉ­NÉ­RA­LE­MENT FAIBLES, OU IN­EXIS­TANTS »

- DIANE GALARNEAU ET ÉRIC FECTEAU, STA­TIS­TIQUE CA­NA­DA

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