Le mi­racle de Nor­ton

Le Franco - - CALGARY - RAPH.K.YOYO

Épi­sode 5

Contre toute at­tente Ted bou­gea le bras. Des mur­mures par­cou­rurent les gra­dins. Les or­ga­ni­sa­teurs re­le­vèrent le co­chon, et le jo­ckey qui s’en sor­ti­rait avec une côte fê­lée, un mi­racle consi­dé­rant la chute. Le jo­ckey Tay­lor, la confu­sion le­vée, sen­tait la joie le sub­mer­ger, il s’ap­prê­tait à re­ce­voir les ap­plau­dis­se­ments ré­ser­vés au vain­queur. Une spec­ta­trice ori­gi­naire d’Ed­de­ville se le­va de son siège pour ap­plau­dir le vieux Nor­ton et Boys­cout qui avaient sur­vé­cu à la chute. Un homme se le­va et l’imi­ta. Et de proche en proche, ce furent tous les spec­ta­teurs de l’hip­po­drome qui se le­vèrent les uns après les autres pour ap­plau­dir le co­chon et le tailleur de cra­vates. Cha­cun des spec­ta­teurs se rap­pel­le­rait alors de la sin­gu­lière phrase de Jer­ry Smith, qui se pen­cha sur son mi­cro. « Mes­dames, Mes­sieurs… nous as­sis­tons à un évè­ne­ment sans pré­cé­dent. » Le 6 juillet 1923 Ted Nor­ton et le jeune Boys­cout, le vieil homme et son co­chon cou­reur, ve­naient de réa­li­ser ce qu’au­cun autre com­pé­ti­teur et au­cun di­ri­geant de la fé­dé­ra­tion des courses n’avait réus­si de­puis 1894, ras­sem­bler le pu­blic au­tour d’une course de ligue ma­jeure, de l’hip­po­drome d’Ed­de­ville. Ils avaient ra­vi­vé la flamme des ha­bi­tants pour les courses, et c’est pré­ci­sé­ment pour ce­la que les Ed­de­vil­lois s’étaient le­vés pour ap­plau­dir les hé­ros lo­caux, Nor­ton et Boys­cout. Ce ne fut rien com­pa­ré à ce qui ar­ri­va en­suite. Les or­ga­ni­sa­teurs furent dé­pas­sés. Les spec­ta­teurs com­men­cèrent de des­cendre des gra­dins, et bien­tôt, toute la piste fut en­va­hie d’une ma­rée humaine des­cen­due pour sou­le­ver Ted. Le co­chon étant trop lourd on se conten­ta de l’en­tou­rer et de lui faire des tapes sur le dos. Tay­lor re­plon­gé dans la confu­sion, de nou­veau, ne com­pre­nait rien à ce qui se pas­sait. Per­sonne ne se pré­oc­cu­pa de la coupe de mé­tal qui at­ten­dait déses­pé­ré­ment que Tay­lor vienne la sou­le­ver. Si Wil­ford Tay­lor avait ga­gné ce jour-là une coupe, Ted et Boys­cout ve­naient de ga­gner le coeur des Amé­ri­cains. Lorsque Nor­ton his­sé par les mains du pu­blic com­prit, il pleu­ra. À soixante-trois ans, Ted Nor­ton ve­nait de réa­li­ser son rêve d’en­fance. Le mi­racle du co­chon d’Ed­de­ville avait ou­vert la voie aux autres jo­ckeys. Les courses à Ed­de­ville conti­nuèrent jus­qu’en 1935 et le stade fer­ma dé­fi­ni­ti­ve­ment dans les an­nées qua­rante. He­der­man conti­nua d’en­traî­ner de jeunes pou­lains. Il eut quelques suc­cès dont un avec la ju­ment Ho­no­ra qui ar­ri­va deuxième au San­ta Ani­ta Der­by. Nor­ton quit­ta Ed­de­ville pour s’ins­tal­ler avec Boys­cout dans un ranch en Ca­li­for­nie où tous deux fi­ni­raient leurs vieux jours. Boys­cout ne cou­rut plus dans des com­pé­ti­tions, mais lais­sa son em­preinte dans la culture po­pu­laire. Na­quirent les ex­pres­sions Ed­de­vil­loises, « cou­rir comme co­chon », « pous­ser du groin ». Nor­ton dans sa fa­çon de che­vau­cher Boys­cout, très basse par rap­port à un che­val, en se pen­chant com­plè­te­ment sur son dos, avait lan­cé une nou­velle mode chez les jeunes jo­ckeys, qui se pen­chaient très près de leurs che­vaux en pleine course. On nom­mait cette po­si­tion « la Boys­cout » en­core pra­ti­quée de nos jours sous des ap­pel­la­tions dif­fé­rentes. L’his­toire ne dit pas si Boys­cout dans la cam­pagne où s’est re­ti­ré Ted, a fait des pe­tits avec une truie, doués comme leur pa­pa du ta­lent par­ti­cu­lier du co­chon cou­reur.

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